Le Velvet Underground de Rodolphe Burger

Le Velvet Underground de Rodolphe Burger
© Julien Mignot

"This is a Velvet Underground song that I’d like to sing". Il y a dix ans, Rodolphe Burger empruntait cette phrase à la chanteuse Nico pour un morceau de Meteor Show Extended. Aujourd’hui, l’alchimiste du rock français réactive son label Dernière Bande en livrant avec This is a Velvet Underground song that I’d like to sing un hommage fidèle au groupe culte de La Factory de Warhol et à son égérie. Rencontre.

RFI Musique : Vous avez régulièrement fait des reprises du Velvet Underground déjà du temps de Kat Onoma. Là, This is a Velvet Underground song that I’d like to sing est un véritable "tribute"…
Rodolphe Burger : Ce disque est différent de tout ce que j’ai pu sortir avant. Avec Kat Onoma, nos reprises n’avaient pas le statut d’hommage, comme souvent dans le rock, où l’on reprend pour signifier au fond qu’on est fan de. C’était des choses très libres, quasiment cubistes. Parfois, on a du mal à reconnaître l’originale, un peu comme les jazzmen avec les standards. On a été très influencé par le Velvet, on l’a beaucoup joué sur scène, mais on ne l’aurait jamais enregistré comme ça. On était acharné à se détacher, notamment, de leur approche rythmique, délibérément froide et répétitive, alors même qu’ils étaient fascinés par la musique noire ; c’est comme le négatif musical de quelque chose. Avec Kat Onoma, on a assumé des trucs plus groove, plus swing, quelque chose d’une sensualité plus assumée.

Comment l’idée de faire cet album est-elle née ?
Tout est parti d’un projet live, qu’on a réalisé au Théâtre National de Sète. Yvon Tronchant, son directeur, m’a proposé une sorte de carte blanche d’un an. De cette année de résidence, sont nées plusieurs créations : l’une autour du poète palestinien Mahmoud Darwich, mis en parallèle avec Le Cantique des Cantiques, une autre, Le concert dessiné, où je joue avec mon trio, Erik Truffaz et des dessinateurs. Par la suite, il m’a demandé de reprendre le Velvet. J’ai hésité. Ça a été tellement repris… et c’est trop proche, d’une certaine manière.

Qu’est-ce qui a fini par vous décider ?
Il y avait eu une sorte de précédent. J’avais fait un live à l’Akropolis de Prague, le théâtre où les dissidents se réunissaient à l’époque des évènements. Le Velvet a été pour eux une sorte de signe de ralliement, alors que leurs paroles étaient interdites. Vaclav Havel avait ramené de New York en 68, l’album à la banane. Une fois élu, il avait d’ailleurs montré à Lou Reed les textes qui circulaient sous le manteau. On avait joué là-bas devant un groupe, le Velvet Revival, qui joue à l’identique leur répertoire. Pour Sète, on m’offrait la possibilité de le faire en réunissant qui je voulais. J’ai réuni Black Sifichi et Joan Guillon d'EZ3kiel, qui étaient déjà avec moi à Prague, mes musiciens (Julien Perraudeau et Alberto Malo), et Geoffrey Burton, le guitariste de Bashung et Arno. Il nous manquait Nico et Maureen Tucker, et Sarah Yu Zeebroek est arrivée. Le concert s’est passé de manière formidable. On s’est dit qu’on allait faire un disque.

Vous avez choisi des titres de tous les albums, mais la majorité est issue du Velvet et Nico…
Oui, c’est quand même leur chef d’œuvre ! Un certain nombre de morceaux du Velvet sont des variations sur peu de choses, avec les mêmes bascules harmoniques. Dans les morceaux de Lou Reed, il y a trois-quatre accords essentiellement, ou deux accords, un riff, mais un riff extraordinaire qu’on peut jouer pendant une demi-heure. C’est à la fois rudimentaire et primitif, comme le blues ou le folk, et sophistiqué à un autre endroit. Sophistiqué parce ce que tout à coup, va arriver un violon dissonant, une approche de la batterie complètement inhabituelle. C’est ça qui est intéressant : ce côté à la fois art brut et contre-emploi ! La batteuse ne sait pas jouer, John Cale joue hyper bien du violon et on va le mettre à la basse, c’est presque maladroit parfois. Ce n’est évidemment pas un groupe de virtuoses, et en même temps, c’est investi mentalement d’une espèce de profondeur incroyable, ça reste fascinant.

Qu’avez-vous gardé de la Factory ?
J’avais envie de présenter toutes les facettes du Velvet, ces oppositions très tranchées. On passe d’une ballade ou d’une chanson très pop à Sister Ray, son riff répétitif et ses paroles ultra-trash. Il y a cette face "noisy" et en même temps extrêmement fine, parfois naïve, et ça fonctionne ! Le plaisir de jouer ces morceaux nous a surpris nous-mêmes, c’était irrésistible. C’est vraiment un hommage à cette chose incassable que sont les morceaux, mais délivré de toute imagerie. Sur scène, on a vidé le plateau, mis un canapé au fond : on fait un backstage à vue, donc ça c’est le côté Factory, mais c’est tout. Un jour à la fin d’un concert, une femme qui a connu la Factory m’a décrit combien c’était glauque, dur ; au-delà des drogues qu’ils prenaient, c’était vraiment une attitude froide et méchante. Nous, on ne se sent pas obligés de reprendre ça, on ne se transforme pas, au contraire on donne presque une espèce de version chaleureuse ! On n’est pas dans cette espèce d’attitude, "c’est cool d’être cold" !.

Le tribute se referme avec Das Lied vom einsamen Mädchen, une chanson de Nico, pas du Velvet…
C’est un rebond, un coup de billard ! Cela m’amusait de faire un petit hommage à Nico au passage, je l’ai beaucoup écoutée et vue sur scène. C’est fascinant ce personnage parachuté par Warhol. Pourtant si on enlève Nico… ce n’est pas le Velvet. Je suis tombé sur cette version d’un live au Japon, avec tous les clichés du romantisme allemand, musicalement et dans le texte. Je m’y intéressais aussi parce que je travaille, avec Olivier Cadiot, sur un projet entièrement dédié à l’Allemagne, Psychopharmaca, qu’on va jouer à Avignon au mois de juillet, avant une sortie d’album prévue pour l’automne. J’étais à fond dans l’Allemagne, de Schubert à Kraftwerk. Et pour moi, c’était un vieux fantasme de chanter en allemand !

Rodolphe Burger This is a Velvet Underground song that I’d like to sing (Dernière Bande) 2012
En concert à Paris et à New York à l’automne 2012.