Sur les routes de Moriarty

Sur les routes de Moriarty
© gen murakoshi

Plus de trois ans après leur premier album Gee Whiz But This Is A Lonesome Town, Moriarty revient avec un deuxième opus autoproduit, The Missing Room : un album forgé sur les routes de la tournée, un disque folk électrocuté, chargé de fantômes.

Autour de thés Earl Grey et autres infusions aromatiques, blottis dans un troquet parisien, les cinq Moriarty, une sœur et quatre frères d’élection comme ils aiment à le rappeler – Rosemary, Charles, Arthur, Thomas, Stephan et Vincent – jouent de l’indiscipline, de l’humour et de l’indépendance.

Pour leur deuxième album, The Missing Room, ils se sont par exemple émancipés de leur maison de disque, Naïve, afin de voler de leurs propres ailes : gérer leur temps, leur image, s’offrir le luxe d’une splendide pochette d’album sérigraphiée... En interview, pareil : ils n’en font qu’à leur tête ! Ils digressent, philosophent, blaguent, sortent des chaussettes de poches magiciennes, s’esclaffent... En trois mots : impossibles à dompter !
La route pour horizon

Leur histoire, il faut le dire, les prédisposait à l’aventure. Fondé en 1995, le groupe choisit un nom inspiré du héros de Sur la Route de Jack Kerouac, Dean Moriarty, génie de l’excès. Et l’on remonte le fil : ce dernier serait lui-même le neveu littéraire du Professeur Moriarty, personnage de Conan Doyle, ennemi juré de Sherlock Holmes, et génie du mal. Quant à l’étymologie, le nom vient de l’Ouest de l’Irlande et signifie "l’homme de la mer". Enfin, Moriarty, c’est aussi : une bourgade du Nouveau-Mexique sur la Route 66 ; un aviateur, Ernest ; et une actrice de films Z, Cathy...

Comme un signe du destin, toutes ces significations invitent aux plus extravagants voyages, sur une route qu’ils prennent comme seul horizon. Dans les méandres de leurs locaux de répétitions, les protagonistes, aux gènes et affinités américaines prononcées, inventent donc leur "Moriarty Land", une petite république en mouvance perpétuelle située, selon le contrebassiste Stephan, pile entre plusieurs postes frontières, dans ces bouts de terres sans appartenance politique, où règne une démocratie participative à cinq têtes, un gouvernement fort en palabres.
Ainsi, dès leur premier album, Gee Whiz But This Is A Lonesome Town, ilsdessinent les contours d’une Americana fantasmée, tissée de folk, d’harmonicas, de rêves de bisons, d’ici et d’ailleurs, portés par la voix éthérée de Rosemary. Si bien que ce premier disque, cette petite boîte carrée à l’origine de tous les succès, transformera leur rêve : de métaphorique, la route devient réalité.

Chansons élevées en plein air

100 000 kilomètres de tournée en trois ans, de Woodstock japonais en errances solitaires à travers les couloirs de l’hôtel Hyatt de Hong Kong, de l’Eglise Notre-Dame des Routiers à la Chapelle de Le Corbusier à Ronchamp, en Haute-Saône, où un froid polaire auréolait la scène de givre...  les souvenirs affluent comme les récitations de lieux hantés.

Sur ce Grand 8 de la vie, la tribu forge la matière de ces nouvelles chansons. Pour le deuxième opus, The Missing Room, la tournée a donc précédé l’album. Explications : "Lorsqu’on écrit une chanson, elle est rarement figée. Elle reste perméable chaque soir à l’énergie du public et à nos propres émotions. Nous n’avions pas envie de faire grandir nos créations, dans la petite cage in vitro d’un studio : ce ne sont pas des poulets de batterie, mais des chansons élevées en plein air, massées à la bière, nourries à la vie."

Au fur et à mesure du périple, Moriarty électrocute donc ses morceaux, les muscle, les amplifie, comme une urgence. Ils parlent de ruptures, de manques, de quêtes, s’étirent en clair-obscur, joue du soleil et de la lune, de la mort et de la résurrection, convoquent les fantômes... Avec de l’humour et un goût développé de l’absurde, ils construisent leur film noir, cette fatalité qui finit toujours par rattraper le héros, même lorsqu’il se rebelle contre son destin.

La case en moins

Quant au titre, The Missing Room, les Moriarty pourraient rédiger une thèse en trois volumes sur le concept. Il désigne ainsi toutes ces chambres d’hôtel croisées en tournées et photographiées par Stephan (mais n’en manque-t-il pas une ?) ; il évoque aussi cette "case en moins" qui les définit, le bout du puzzle qui complèterait leur périple, ou encore la pièce secrète d’une maison hantée (qui cacherait l’ogre, la jeune fille, la fée...).

Enfin, le titre rappelle le concept du Ma japonais, intraduisible en français, qui signifie l’espace entre deux choses : soit le vide entre deux murs, entre deux notes de musique (le silence musical), entre deux mots (le silence de pensée). Il consacre donc ce lieu négatif, d’où surgissent tous les possibles.
Cette pièce manquante, les Moriarty l’ont investi une semaine durant, au mois de mars, au Trianon à Paris, pour une résidence à guichet fermé. Devant un parterre conquis, ils ont, sur scène, raconté leur histoire : une aventure ténébreuse et tout en lumière où les objets parlaient, où les contes lugubres prenaient vie... Assurément, Moriarty révèle l’âme de leur musique : un territoire chargé d’esprits !
Moriarty The Missing Room (Air Rytmo/L’Autre Distribution) 2011
Actuellement en tournée française.