Les quatre points cardinaux de Ricardo Lemvo

Les quatre points cardinaux de Ricardo Lemvo
Ricardo Lemvo © E. Huerta

Installé aux États-Unis depuis quatre décennies, le chanteur congolais Ricardo Lemvo prolonge l’œuvre entreprise par des artistes comme Joseph Kabasélé en approfondissant les liens entre les rythmes africains et cubains. Son sixième album La Rumba SoYo porte aussi les couleurs musicales de l’Angola, la terre de ses ancêtres. Entretien.

RFI Musique : Votre nouvel album est présenté comme étant davantage tourné vers vos racines angolaises, comment cela s’entend-il ?
Ricardo Lemvo : J’ai enregistré avec des musiciens angolais à Luanda et trois ou quatre chansons ont été composées par des artistes du pays. On chante en portugais, mais aussi dans des langues parlées là-bas : le kikongo et le kimbundu. Et puis il y a le style aussi : j’ai essayé d’explorer un peu le kizomba, un genre de zouk, et le semba, un autre rythme local. Mais en n’oubliant pas ce qui fait ma musique : le métissage des rythmes cubains et africains. J’ai toujours voulu faire un album qui explore mes racines, mais je n’en avais jamais eu l’opportunité. Comme j’ai rencontré beaucoup de musiciens et d’artistes angolais depuis que je suis amené à jouer en Angola, j’ai trouvé que le moment était propice.

Y a-t-il eu un déclic qui s’est produit ?
J’ai grandi à Kinshasa, mais je suis né à la frontière de l’Angola et du Congo. Et si j’habite depuis 40 ans aux États-Unis, je n’ai jamais oublié mes racines. Depuis le début de ma carrière, sur chaque album, j’ai enregistré une chanson en portugais et en kikongo, qui est parlé au nord de l’Angola. Mon grand-père*, que je n’ai jamais connu parce qu’il est mort en 1938, est le premier Angolais à avoir traduit la bible anglaise en kikongo. Des missionnaires étaient venus d’Angleterre et avaient ramené là-bas un groupe de jeunes gens de Mbanza-Kongo, qui s’appelait à l’époque San Salvador, la capitale du royaume du Kongo, qui est aujourd’hui la capitale de la province du Zaïre (en Angola, ndlr). Tout ça, ce sont mes liens avec l’Angola.

Qu’est-ce qui vous a amené à jouer là-bas pour la première fois ?

À l’occasion des trente ans d’indépendance du pays en 2005, on m’a invité en Angola avec mon groupe pour donner un concert. Quand je suis arrivé, j’étais surpris : les gens chantaient mes chansons ! En fait, certains morceaux composés pour mon tout premier album et le suivant étaient populaires là-bas, sans que je le sache ! À partir de ce moment-là, j’ai commencé à faire des concerts à la télé, dans les clubs, les stades, et puis on m’a invité parfois cinq fois par an. J’ai peut-être fait 50 ou 60 concerts là-bas ! En Afrique, c’est le seul pays où j’ai joué. La chanson Habari Yaka, que j’ai enregistrée en 2007 sur l’album Isabela, est un tube là-bas. Tu ne peux pas aller dans un club ou un mariage sans entendre ce morceau-là. Il n’y a pas un Angolais qui ne le connaisse pas !

 

Vous êtes partis à quinze ans de Kinshasa pour les États-Unis, il y a près de quarante ans. Quelle est l’Afrique que vous chantez ?
C’est vraiment une Afrique nostalgique. Cette Afrique-là, je crois qu’elle n’existe plus – non, j’en suis certain. J’étais petit, mais je me rappelle qu’à côté de la parcelle où nous habitions, avec ma mère, il y avait un bar où l’on passait de la musique toute la journée. C’est à cette époque-là que j’ai décidé qu’un jour je serai chanteur et que je formerai un groupe. J’avais mémorisé presque toutes les chansons qui provenaient de ce bar. Mais évidemment, je n’osais pas dire à ma mère que mon rêve était de devenir musicien un jour, parce qu’à cette époque-là, les mères africaines ne considéraient pas les musiciens comme des gens sérieux. J’ai gardé ça secret jusqu’à ce que je vienne aux États-Unis rejoindre mon père. J’ai fait mes études de sciences politiques, parce que je voulais devenir avocat. Au dernier moment, j’ai changé d’idée et décidé de faire de la musique.

Votre discographie sous votre nom et avec votre groupe débute en 1996. Y a-t-il une partie de votre carrière qu’on ne connait pas, auparavant ?
J’ai chanté avec plusieurs groupes locaux à Los Angeles. Des groupes qui n’existent même plus. Le but était déjà de faire une fusion des musiques cubaines et africaines. Je me rappelle qu’au début, j’avais un peu de difficulté parce qu’à l’époque, il n’y avait pas de musiciens africains sur place. Du coup, pour le premier album, Tata Massamba, j’ai profité de la présence de Quatre Étoiles, un groupe de musiciens congolais de Paris qui était en tournée aux États-Unis. Quand ils sont arrivés à Los Angeles, ils avaient une semaine de repos, et je les ai donc amenés en studio pour enregistrer deux de mes chansons, Nono Femineh et Prima Dona. Et Nyboma a chanté un medley de deux chansons cubaines et une congolaise, La Milonga de Ricardo en Cha-cha-cha. Le reste, on l’a fait avec des musiciens cubains et latins.

D’autres musiciens ou chanteurs congolais figurent sur vos albums. Les avez-vous rencontrés dans des conditions similaires ?
Vers 1996-97, Tabu Ley Rochereau est venu vivre aux États-Unis avec tout son groupe, soit douze ou quinze musiciens. Comme il les a abandonnés sur place, j’ai récupéré le guitariste, Huit-Kilos, qui est toujours avec moi. Il y a aussi Bopol, un des musiciens de Quatre Étoiles, qui a participé à mes deuxième et troisième albums. Et pour l’album Isabela, le guitariste congolais Papa Noël, qui vit en France, a joué sur quatre de mes chansons. J’aime vraiment comment il interprète la musique cubaine. C’est le plus grand guitariste congolais. Ou plutôt, il est parmi les meilleurs guitaristes africains. Quand j’ai fait un concert en France, l’an dernier, au festival Tempo latino, vers Toulouse, Papa Noël était un de mes invités spéciaux. Il y avait aussi des musiciens du groupe Kekele, dont l’un des chanteurs, Bumba Massa. D’ailleurs, je suis déjà parti en Angola faire deux concerts avec eux.

* le grand-père de Ricardo Lemvo fut le premier protestant du Congo.
Sa biographie ici

Ricardo Lemvo La Rumba SoYo (Cumbancha) 2014
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