Sayon Bamba, planète nomade

Dougna de Sayon Bamba © DR

De Conakry à Bruxelles, la Guinéenne Sayon Bamba Camara est une jeune femme du monde. Son troisième album Dougna ose le métissage de la tradition mandingue et de la musique électronique.

RFI musique : Vous avez grandi à Conakry, puis émigré à Marseille où vous êtes restée pendant de nombreuses années. Aujourd’hui vous vivez à Bruxelles, cela a-t-il eu une influence sur Dougna ?
Sayon Bamba : Oui, je pense ! A Marseille, j’aimais ce côté village, j’allais au marché du Cours Julien qui me manque beaucoup, j’avais mes habitudes… mais plus rien à prouver ! J’étais dans une ambiance de famille musicale, c’était chez moi. Or, pour créer, on a besoin de voir du pays. Je suis nomade, j’aime aller vers l’inconnu. A Bruxelles, ce n’est plus l’Afrique que je défends, c’est le monde !

C’est cette nouvelle influence qui vous a poussé à aller vers l’électro ?
En fait, je suis sortie de studio, en acoustique et je n’étais pas satisfaite, il me manquait quelque chose… J’ai eu une discussion avec Angélique Kidjo. Cela m’a beaucoup aidé. Elle m’a simplement dit : "Trouve ton truc, mais on ne tient pas une carrière avec toujours la même musique". Cela m’a ouvert les horizons et j’ai réfléchi pendant des heures à la façon de faire évoluer le disque. J’ai choisi le sample et l’électro.

Vous vous sentiez à l’étroit dans la tradition ?
Je voulais que cet album me surprenne, que ce soit une respiration pour moi, pour pouvoir bien le défendre sur scène. En tant que chanteuse de la nouvelle génération guinéenne, j’ai envie de donner un petit goût nouveau à ma musique. Sortir de la musique mandingue sans déboussoler mon public. D’ailleurs, dans L’amour c’est show ou dans Baba, les mélodies nous renvoient à l’époque Syliphone (le label national sous Sékou Touré, ndr). En tant que jeune Guinéenne, j’ai aussi la nostalgie des orchestres des années 70, qui ont tendance à disparaître à cause de la variété et des boîtes à rythmes.

Le titre L’excisée, c’est justement une rencontre réussie entre la tradition et l’électro. Mais ce morceau fait surtout du bruit pour son message…
Oui, d’ailleurs, il est tout à fait entendu. J’ai été invitée récemment sur le plateau Parade, qui est la principale émission musicale de la télévision guinéenne. Ils ont diffusé le clip, cela a beaucoup touché les gens. Le lendemain, j’étais à la station essence, un monsieur m’a dit, "c’est important de continuer, bravo". Je suis en train de monter une "caravane artistique contre l’excision", qui aura lieu mi-octobre 2011, avec cinq ou six concerts dans Conakry, puis une tournée dans les régions. Il y aura trois spectacles gratuits. Un concert, des sketches sur l’excision interprétés par des comédiennes guinéennes. Il y a aura également une création de la Compagnie Sayon Bamba que j’ai monté à Marseille. Sept femmes sont sur scène (une Indienne, une Congolaise, une Bretonne…) et proposent une histoire racontée avec de la musique, du théâtre, de la danse. Cette parade, c’est mon grand combat de 2011 !

Comment réagissent les Guinéens à cette initiative ?
Plusieurs artistes comme Bambino, ont déjà chanté contre l’excision et pris position ouvertement. Donc les aînés nous ont ouvert la route. Les autorités réagissent bien : j’ai le soutien du ministère de la culture guinéen, du ministère de la santé, du centre culturel français en Guinée. Je fais une musique plutôt "utile", et les officiels savent que les messages passent bien en musique. Les mères ne sont pas à l’école, elles sont surtout au marché, sur les places des quartiers, elles chantent et dansent. Même si c’est trop tard pour les aînées, il faut sauver les petites filles et sensibiliser leurs mères.

Dans Bananiya, vous abordez aussi la question de l’émigration, mais par contre avec beaucoup d’humour…
Oui, les jeunes ne pensent qu’à partir, mais sans projet…Ils pensent encore et toujours que sortir de Guinée, et hop tout est plus simple ! Mais non, l’Europe n’est pas un Eldorado. Par contre, voyager c’est une valeur essentielle. Moi même qui suis nomade, j’aimerais inculquer ça aux jeunes : c’est important de voyager, mais forcément du sud au nord. Il y a d’autres vérités. Peut-être que dans dix ans, je serai en Inde ou au Pérou… (rires) Et pourquoi pas ?

Sayon Bamba Dougna (Cobalt/l’Autre Distribution) 2011
En concert le 31 mars au Pythagoras à Bruxelles et le 1er avril au Zèbre de Belleville à Paris