Tamikrest, entre héritage et stratégie

Tamikrest, entre héritage et stratégie
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A Kidal, aux portes du désert malien, chaque musicien est un peu un enfant de Tinariwen, locomotive de la scène touarègue. Sur son second album Toumastin, le groupe Tamikrest revendique sa filiation et laisse davantage entrevoir ses ambitions. Entretien avec Ousmane, chanteur et pilier de cette formation.

RFI Musique : Comment vous situez-vous par rapport à l’incontournable groupe Tinariwen ?
Ousmane :
Les musiciens de Tinariwen ont fait quelque chose d’énorme pour notre communauté : ils ont montré l’image de notre peuple un peu partout dans le monde, parlé de nos difficultés, de la situation dans laquelle on est, de la dépossession de nos terres. C’était important. Il est nécessaire aujourd’hui qu’il y ait un autre groupe de jeunes touarègues qui emprunte la route qu’ils ont tracée et soit l’avenir de cette musique. Pour la garder et en même temps, la faire évoluer.  
 
Quelle était votre intention de départ avec ce nouvel album qui propose un son différent, très soigné et presque en relief ?
Il faut toujours chercher à monter d’une marche, comme un escalier. Moderniser un peu plus que celui d’avant. En réalité, il s’agit de la stratégie des artistes et du producteur. Une façon de jouer un peu différente, un mixage un peu différent pour un son différent. Avec Chris Eckman, notre producteur et ami, on échange beaucoup d’idées. Il fait des suggestions pour améliorer les chansons : augmenter un peu le charley, prolonger les ambiances musicales, utiliser les instruments d’une autre manière…
 
Qu’est-ce qui vous décidé à devenir musicien ?
Quand j’étais élève, mon ambition était de devenir diplomate même si j’aimais beaucoup la musique. Mais c’est le destin qui commande. J’ai commencé à étudier dans mon village natal de Tinzaouaten, à la frontière algéro-malienne, dans une école non gouvernementale financée par des villes françaises. Après mon premier cycle, je suis venu à Kidal. Je me suis trouvé confronté au racisme. Il y avait une différence entre nous et les autres, entre la peau rouge et la peau noire. Les gens devaient réclamer leurs droits même si des accords avaient été signés. Jusqu’en 2006, la situation n’était pas stable, beaucoup ont abandonné la région parce qu’ils ont eu peur que ce soit comme avant, que le gouvernement envoie l’armée. Dans ces conditions, c’était difficile de poursuivre mon projet. L’objectif était de défendre la cause touarègue, de faire savoir dans quelle oppression nous vivions. Avec la musique, on peut exprimer tout ce qu’on a à dire.
 
Y a-t-il eu des rencontres décisives qui vous ont permis de franchir certaines étapes ?
En 2008, on nous a invités au Festival au désert d’Essakane, le plus grand festival du Mali. Nous, comme toujours, on n’a pas d’autre activité à part la musique. Donc on se lève le matin et après le thé, on joue de la guitare. Les gens qui étaient dans la tente devant la nôtre sont venus nous voir pour jouer avec nous. C’était les musiciens de Dirt Music (groupe de rock australo-américain, ndr). On a passé trois jours ensemble et ils sont montés sur la grande scène avec nous. Un an plus tard, ils ont décidé qu’on allait faire un album ensemble, KBO, en 2009. On connaissait les mini-studios à Kidal mais on n’avait jamais eu la possibilité d’aller dans un studio professionnel. On a accepté immédiatement et on est allé à Bamako pour collaborer avec eux. Et six mois après, ils ont décidé de produire notre propre album Adgah.
 
Quelle image gardez-vous de votre premier concert en Europe ?
C’est surtout le premier concert qui est gravé dans ma tête. A Stuttgart, en Allemagne. L’accueil du public m’a impressionné. Je m’étais souvent demandé comment les gens allaient réagir, parce qu’on chante dans notre langue maternelle. Mais j’ai senti qu’ils avaient compris qu’on avait quelque chose à dire, un message à transmettre dans cette musique. Déjà, avant la tournée, je savais qu’il était nécessaire de faire ce petit livre, avec le CD, sur lequel on traduit nos chansons en français et en anglais.
 
Sur le livret comme sur la pochette, tout est aussi écrit avec les lettres tiffinagh. Est-ce l’alphabet que vous utilisez au moment où les chansons naissent ?
Chaque artiste à sa manière de composer, d’écrire ses chansons. Moi, ça ne me vient pas petit à petit. Je n’ai pas l’habitude d’écrire des chansons sur une feuille pour parler d’un sujet. Ça me vient comme un message, directement. J’ai tout en tête. En fait, j’ai l’habitude de m’installer dans un lieu complètement libre, silencieux, où il n’y a rien qui me dérange et où je suis tout seul avec mes problèmes dans la tête. C’est à ce moment-là que je trouve des textes et je compose sur place.
 
Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec la guitare ?
Oui, je me rappelle très bien. C’était une guitare sèche. J’étais très jeune. Elle était apportée par les ex-rebelles et c’était la seule guitare dans le village. J’ai eu directement envie de la toucher. Presque quatre ans plus tard, vers 1998-99, dans mon école, nous faisions une petite cérémonie pour la fin de l’année scolaire. On nous avait trouvé une guitare pour jouer des chansons sur les conséquences de l’ignorance. A partir delà, je l’ai prise à chaque moment disponible. En 2000-2001, j’ai eu ma propre guitare que mon frère m’a achetée en Algérie. J’ai commencé à jouer tout le temps. Des fois, ça m’empêchait dormir, parce que j’avais une note dans la tête. Et il fallait que je la trouve sur la guitare.
 
Tamikrest Toumastin (Glitterhouse/Differ-Ant) 2011
En concert le 22 juin à Paris au Point Ephémère