Tels Alain Bashung

<i>Tels Alain Bashung</i>
© ludovic careme

Rarement un disque de reprises aura suscité une telle curiosité. Tels Alain Bashung revisite de manière aérienne le répertoire du Bashung des années 90 et regroupe quelques uns des plus beaux titres du chanteur disparu voici deux ans. Au casting de cette petite collection de reprises : M, Vanessa Paradis, Miossec… et Noir Désir, qui signe ici sa dernière chanson.

Night in White Satin, Les mots bleus, Bruxelles. Il y avait dans les reprises choisies par Alain Bashung pour ses propres disques, l’envie de signifier beaucoup de choses. La perspective d’un disque de reprises de Bashung lui-même ne manquait donc pas de susciter l’attente et, en sus, de poser des montagnes de questions. Est-il possible de faire tenir en quarante-cinq minutes le résumé d’une trajectoire en constante évolution ? Comment s’approprier ces musiques longuement travaillées ? Ces mots copiés/collés ?

A toutes ces interrogations, la maison de disques Barclay, qui est à l'initiative de Tels Alain Bashung, répond par douze chansons qui couvrent surtout les années 90 et dessinent un chanteur aérien et explorateur. Mis bout à bout, tous ces titres tracent un parcours cohérent. Proches, collaborateurs ou simplement contemporains, les chanteurs de la "génération" Bashung (Gaëtan Roussel, Benjamin Biolay, Mathias Malzieu de Dionysos…) se glissent dans les mots de Boris Bergman et de Jean Fauque ; lesquels, malaxés et mélangés par Bashung à ceux de beaucoup d’autres auteurs restés dans l’ombre, ont été la base de son style si particulier.
 
La reprise d’Aucun Express par Noir Désir constitue l’événement de ce disque. Elle était d’autant plus attendue qu’elle est la dernière enregistrée par le groupe avant sa séparation. Bercée d’influences américaines, la chanson tient l’impossible promesse d’un retour du groupe ; c’est l’un des moments doux de ce disque. Pour le reste : à l’exception notable d’Alcaline revisitée de manière quasi-littérale par Christophe, le disque rend grâce à Bashung dès que les artistes délaissent les versions originales pour d’autres friches. Ainsi Keren Ann, qui fait de Je Fume pour oublier que tu bois un étonnant tube années 80, à la manière du Fade to Grey de Visage.
 
Les moments durs ? Il y en a peu sur ce disque. A part à la toute fin, un Apiculteur piqué par un Raphael mal inspiré. On aurait alors préféré entendre La nuit, je mens rhabillé par les talentueux Mustang. Malheureusement, il s’agit là du bonus pour la version numérique de ce disque d’imprudences maîtrisées et de collages fantaisies.   

Compilation Tels Alain Bashung (Barclay) 2011


Marc Besse : Bashung dans le texte
Biographe d’Alain Bashung, Marc Besse a longtemps suivi le chanteur dans le sillage de la maison de disques Barclay. L’ancien journaliste des Inrockuptibles, auteur de Bashung(s) : une vie nous apporte son éclairage sur le disque Tels Alain Bashung et revient pour RFI Musique sur la genèse des textes de Bashung.

RFI Musique : Quel Alain Bashung Tels dessine-t-il ? Si on en croit les chansons choisies, le Bashung des années 90 a pris le pas sur le rocker de Gaby Oh ! Gaby
Marc Besse
: Je n’ai pas l’impression que ce disque dessine un Bashung en particulier, notamment du fait du rapport de distanciation qui flotte de manière quasi égale du début jusqu’à la fin. C’est un peu comme si les artistes reprenaient du Bashung en ayant intégré son exigence et sa manière à lui d’aborder l’exercice de la reprise. Quand Gaëtan Roussel fait J’passe pour une caravane, il enlève toutes les références country, il donne à ce morceau des racines européennes et il se l’approprie vraiment.Alain le disait souvent : "Reprendre les bonnes chansons, c’est une manière de les prolonger."

Aucun express était très attendu car il s’agit du dernier morceau enregistré par Noir Désir avant sa séparation. Cette chanson joue par ailleurs un rôle particulier dans la conception de ce disque.
Lorsque le projet Tels a été lancé par la maison de disques, Noir Désir était en studio. Le groupe répétait tout en acoustique, entre eux, c’était l’entente cordiale. Leurs morceaux avançaient super bien, sauf au niveau des textes, et Noir Dés’ avait répondu présent de suite. Alors que ce groupe peut prendre un temps infini pour faire les choses, l’affaire était bouclée en trois jours et trois prises live au studio de la Frette, près de Paris. Aucun Express a donné le top départ de tout le travail à suivre derrière.
 
Les paroliers ont joué un rôle essentiel dans la carrière d’Alain Bashung. Comment travaillait-il avec eux ?
Chez Bashung, ceux qui sont devant le cocktail final ne sont pas forcément tous ceux qui l’ont préparé. Je fume pour oublier que tu bois est signé Boris Bergman mais on oublie souvent que l’ombre de Daniel Tardieu plane sur tout ce morceau. Daniel Tardieu a été quelqu’un de très important dans la maturation de Bashung.Alain a toujours eu cette stratégie de faire intervenir plusieurs paroliers sur un même album, c’était à l’image de ses mixes musicaux. Ça a toujours été quelqu’un qui préparait les choses avec plein de gens. Et une fois qu’il se séparait de l’équipe de préparation, il en tirait des conclusions qu’il mettait en confrontation avec les partenaires de jeux finaux, Jean Fauque ou Boris Bergman. Beaucoup ont travaillé avec Bashung sans jamais être cités : Marcel Kanche, sur la fin de sa vie, Miossec, Dominique A. C’était terrible comme fonctionnement parce qu’on demandait presque aux gens de s’asseoir sur la paternité créatrice d’un texte.En même temps, c’était la manière que Bashung avait de dire : "Je privilégie un univers dans lequel je me sens bien. S’il y a des problèmes d’égo, ça ne m’intéresse pas."
 
Jacques Brel, Georges Brassens, Serge Gainsbourg. Tous les grands ont connu une période d’oubli juste après leur mort et pas Alain Bashung. C’est étonnant, non ?
En effet, mais Bashung est un cas particulier : il y a toute génération d’artistes qui ont collaboré ou été contemporains d’Alain, qui ont envie de lui envoyer quelque chose. C’est, je crois, une très belle manière de faire le deuil.
Marc BesseBashung(s) : une vie (Edition Albin Michel) 2009