Femi et Made Kuti, une affaire d’héritage

Made et Femi Kuti. © Optimus Dammy

Dans la famille Kuti, je réclame le père et le fils. Femi Kuti sort avec son fils, Made, un coffret intitulé Legacy +, qui comprend les disques de l’un et de l’autre. Si Femi creuse dans son onzième album, Stop the Hate, une veine politique, son fils appelle à une émancipation collective dans l’initiatique For(e)ward. Avec Made, multi-instrumentiste passé par l’Angleterre et l’orchestre paternel, la relève de l’afro-beat est assurée. Interview croisée.

RFI Musique : Ce coffret, Legacy +, est une variation sur un même genre, l’afro-beat. Comment définiriez-vous vos styles respectifs ?
Femi Kuti : Je crois que ma musique est très représentative de ma conscience et de mon esprit. Elle est remplie des problèmes de ma génération, des luttes de ma vie, de mes tensions et de mes peines. C’est ce que je dis dans une chanson comme Walk on the Right Side. Mon père (Fela, ndlr) a posé les standards de l’afro-beat. J’ai ouvert cet univers, particulièrement avec l’album Shoki Shoki. Personne ne pensait que l’afro-beat pouvait être aussi énergique et j’ai utilisé des ordinateurs. Je trouve le style de Made unique et frais, car c’est un esprit jeune, ouvert à beaucoup de possibilités. Il montre une autre vision de l’afro-beat.

Quel est votre interprétation, Made ? Avez-vous ressenti une pression dans votre façon de faire de la musique ?
Made Kuti : Non ! Les gens considèrent comme une pression le poids de l’héritage, le fait que toutes les batailles aient été livrées, gagnées ou perdues. Sans renier la créativité ou les esprits conscients qui m’ont précédé, c’est peu de chose pour m’aider à devenir une meilleure personne. Ce que je peux faire au moins, c’est essayer de livrer la musique et les messages que je veux. J’utilise mes prédécesseurs comme une source d’inspiration. Si quelqu’un me dit, "Tu es le fils de Femi, tu es le petit-fils de Fela", c’est ce que je suis. C’est ma réalité, je l’accepte, et c’est beau.

Avec deux générations de recul, Made, comment voyez-vous l’héritage de Fela ?
M. K. : En réalité, il s’agit d’une lignée de sept générations. La première, c’était un ancêtre musicien, la seconde, un compositeur. Et puis, il y a eu le grand-père et le père de Fela, Fela, mon père et maintenant, moi. J’étais trop jeune pour comprendre ce que l’héritage de Fela représentait quand je me suis intéressé à la musique. Ce que j’ai vu, c’est mon père se produisant sur scène. J’aime sa musique. J’aime son message et la façon dont la foule y réagit. J’aime la danse, le son, les instruments. Toutes ces choses m’ont mené à faire mon chemin. C’était plus ça que l’héritage de Fela. Avec le temps, quand j’ai réalisé le poids de ce qui a été fait avant moi, j’ai ressenti de la fierté et pas de l’inquiétude d’être de cette lignée. Chaque Kuti est singulier. C’est le même message, mais dit de manière différente.

Vous sentez-vous aussi politique que votre père ? Quand on écoute votre disque, For(e)ward, on a l’impression que votre propos est plus existentiel…
M. K. : Mon album porte sur l’humain. Ce que j’ai vu en revenant au Nigeria, c’est l’état d’esprit des gens. On n’utilise pas nos capacités d’Africains, parce qu’on ne nous donne pas les outils pour grandir. Notre éducation ne nous apprend pas qui l’on est, ne nous apprend pas notre propre histoire. On ne nous apprend pas à aimer notre couleur de peau. Au contraire, on nous dit de ne pas utiliser notre culture, de ne pas parler notre langue. Ce sont autant de choses dont j’étais très conscient en écrivant ce disque. Mon père le chante depuis quarante ans maintenant : on n’a pas notre propre électricité, on n’a pas d’eau potable, on n’a pas une bonne éducation, notre santé n’est pas bonne. Il m’a baigné dans un bain existentiel. Il m’a permis de penser par moi-même, de comprendre que je contribue à ce qu’est l’Afrique. On ne peut pas simplement penser au succès, à l’argent, aux voitures ou à la célébrité. Nous devons vraiment penser à ce qu’on donne en retour à notre communauté. L’album parle vraiment de la force qu’ont les gens quand ils contribuent à leur communauté.

Femi, dans votre album Stop the Hate, vous parlez des luttes quotidiennes alors que votre disque précédent était plus dans l’unité des peuples. Pourquoi être revenu à un propos plus politique encore ?
F. K. :  Avec One People, One World, l’idée était de réunir les gens. Je pensais que la situation n’était pas bonne à ce moment-là et qu’il fallait un disque pour parler d’unité globale. Mais depuis cet album, la situation a empiré. C’est pourquoi avec des chansons comme Stop the Hate ("Arrêtons la haine"), As We Struggle ("Tandis que nous luttons"), j’essaie de montrer comment les gens se battent au Nigeria pour mettre fin à cette situation. Mais les mêmes gens votent encore pour des corrompus, qui paralysent nos vies. You Can’t Fight Corruption With Corruption parle du gouvernement nigérian qui dit qu’il se bat contre la corruption. Mais on ne peut pas combattre la corruption par de la corruption ! Avec ce disque, je traite de façon plus sensible les questions auxquelles nous faisons face dans le monde entier et en particulier au Nigeria. Chacun de mes albums reflète où j’en suis.

Made, vous jouez toujours au sein du Positive Force, l’orchestre de votre père. En dépit du Covid-19, prévoyez-vous de tourner ensemble ?
F. K. : Oui, on va tourner ensemble. Made va jouer avec son groupe, mais aussi avec moi, parce que je ne suis pas encore prêt à voir n’importe qui prendre sa place. Mais je serai très malheureux parce qu’un jour - le jour où l’on aura trouvé une solution au Covid-19, sans doute-  les gens voudront voir jouer Made, l’héritier de l’afro-beat, le petit-fils de Fela, mon fils. Les demandes viendront pour lui. Je devrai le renvoyer en lui disant : "Va-t-en de mon orchestre. Et vite !" (Père et fils, riant)
M. K. : J’ai beaucoup appris avec le Positive Force. J’ai appris la vie sur la route et les attentes du public. Au moment où tu montes sur scène, peu importe ton trac, combien de concerts tu as fait, si tu as faim ou si le voyage a été stressant, les gens attendent que tu leurs donnes ce qui va les aider dans leurs vies. Ils viennent te voir pour trouver de l’inspiration, du plaisir et de la musique. Dans ces instants, un musicien doit prendre ses responsabilités pour être au niveau. Ce que j’ai aussi expérimenté, c’est la joie, la fierté et le confort d’être dans le groupe de mon père. Je sais que la seule fois que j’expérimenterai le même sentiment, ce sera le jour où ma fille ou mon fils joueront avec moi. Ce serait l’un des grands moments de ma vie.

Femi Kuti Stop the Hate (Partisan Records) 2021
Made Kuti For(e)ward (Partisan Records) 2021
Femi & Made Kuti Legacy + (Partisan Records) 2021

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