Balaphonics, le panafricanisme en partage

Les neufs musiciens de Balaphonics en action au service d'un son épicé. © JeanLukPhoto

Pour célébrer sa décennie d’existence, le brass band francilien publie un nouvel album intitulé Spicy Boom boom. Onze titres chaudement cuivrés aux couleurs panafricaines. Pour ce deuxième opus, Balaphonics a invité une kyrielle de voix dont Kandy Guira l’amazone du Faso, Jupiter & okwess le rockeur la RDC ou encore Franz Von le rappeur jamaïcain de Londres. Rencontre avec Nicolas Bongrand, tromboniste et Ben Moroy balafoniste. 

RFI Musique : Balaphonics fête ses dix ans cette année. Pour cet anniversaire vous signez un nouvel album intitulé Spicy Boom boom enregistré en live en cinq jours. Un titre intraduisible si ce n’est l’idée de boom épicé. D’où proviennent vos épices qui figurent dans le bocal illustrant votre pochette d’album ?
Nicolas Bongrand : Il s’agit d’une recette basée sur brassage culturel entre nos influences jazz, dub ou funk et nos interprétations des musiques africaines que l’on a découvert dans les clubs parisiens, fait tourner entre amis ou que l’on a croisé lors de nos tournées jusqu’au Mali. Mais le côté épicé tient aussi beaucoup aux cerveaux de chaque compositeur et aux couleurs très diverses et riches des voix que nous avons invitées sur cet album.

L’appellation de votre groupe fait référence au balafon. Vous êtes donc un élément central dans cette formation. Comment interagissez-vous avec votre instrument chromatique dans la foisonnante section de cuivre ?
Ben Moroy : quand j'ai découvert Balaphonics, j'ai tout de suite été séduit par le nom! Pour moi, un groupe qui voulait mettre en avant cet instrument, c'était idéal. Mais ce n'était pas si simple, il fallait avoir des connaissances dans le balafon chromatique... Ma formation s'est basée sur l'apprentissage du répertoire traditionnel mandingue d’Afrique de l’Ouest, je n'avais pas l'habitude d'avoir un deuxième balafon qui complète le premier. On ne peut pas jouer de la même façon, il faut adapter son jeu pour interagir au mieux avec la fine équipe. Les arrangements sont multiples, en fonction des morceaux, le «bala» chromatique peut reprendre les thèmes joués par un ou plusieurs éléments de la section cuivre ou avoir simplement un rôle d'accompagnement avec mon acolyte Thomas Carpentier à la guitare. Enfin, il y a aussi le plaisir d'avoir quelques solos en fonction des titres. 

Avez-vous été initié par un maitre du balafon ?
B.M : Lors d’un voyage en 2002, j'ai découvert d’abord le balafon diatonique joué par Makan Dembélé à Bobo Dioulasso au Burkina-Faso. À partir de ce jour, je me suis empressé de trouver un « bala » comme le sien. Puis Adama Diabaté à « Bobo » a été mon premier enseignant, sans est suivi Abdoulaye Diabaté lors d'un autre voyage. Ensuite, j’ai rencontré mon maître du balafon, Lansiné Diabaté en Guinée-Conakry. Il possède un savoir et une culture de son répertoire à merveille. Sans oublier Djibril Diabaté, Lancé Diabaté, qui m'ont eux aussi apporter beaucoup de belles mélodies.

 

© Artwork Mathieu Choinet
Couverture de l'album "Spicy Boom Boom"

Vous êtes neuf dans le band. Comment se répartissent les compositions entre vous ?
N.B : la création est devenue de plus en plus ouverte dans le groupe: on est passé de deux compositeurs à six ou sept sur cet album sans compter les invités. Julien Cordin le percussionniste qui est aussi chanteur, nous a proposé deux morceaux chantés I bismillah et Onalala. Le titre A Taara est parti de Ben Moroy lorsque nous étions au Mali puis le morceau s’est mué en composition collective. Tandis que Balazurka est le fruit du cerveau de Brice Perda, percussionniste classique qui joue également du balafon avec nous depuis le premier album. Il nous a proposé ce morceau écrit de À à Z sans que nous n’ayons eu à retoucher une seule croche: du jamais vu chez les Balaphonics ! Avec le temps nous avons compris que notre son était l’ADN du groupe et qu’il pouvait s’adapter aux imaginaires de chaque musicien qui le compose.

Votre esthétique musicale est totalement panafricaine. Cela va de l’afrobeat nigérian en passant pour le soukouss congolais, le hightlife ghanéen… Est-ce à dire que vous revendiquez un acte politique à travers votre musique dans l’esprit du panafricanisme ?
N.B : Balaphonics ne se voit pas comme un groupe engagé. Le seul acte politique est celui de jouer de la musique. De faire rêver les gens le temps d’une danse ou d’une mélodie. Ce sont les retours du public qui nous engagent à poursuivre le travail. Nous avons beaucoup échangé sur notre légitimité à jouer ces styles, à nous habiller avec des costumes bariolés tant la vague d’indignation sur l’appropriation culturelle nous a emporté ces dernières années. Le groupe aurait pu perdre le nord à plusieurs reprises face à certaines critiques… Mais nous gardons confiance en notre démarche qui est sincère et généreuse. On ne va pas s’arrêter pour donner raison à un courant de pensée qui cherche des coupables et veut faire de nous des nouveaux colonisateurs culturels. On est un brass band. Alors on brasse de l’air, on brasse des notes d’où qu’elles viennent et on les balance sans vergogne à qui veut les écouter. En dix ans de concert on a dû affronter trois haineux dans le public. Bref la majorité des gens même s’ils peuvent nous critiquer -heureusement- ne nous voit pas comme des pilleurs.

 

Vous êtes principalement un band instrumental. Pour enrichir votre musique vous avez fait appel à pas mal d’invité(e)s liés à des rencontres. Comment s’est opéré le choix de ces guests qui apporte chacun une esthétique ?
N.B : sur scène Balaphonics se défend très bien sans featurings. Tous nos morceaux ont leur version instrumentale et nous avons de plus en plus de titres chantés pas nous même. Les invité(e)s sont des cadeaux pour nos dix ans. Un luxe que nous nous sommes offert pour l’expérience studio de notre musique. Kandy Guira du Burkina-Faso ouvre l’album et c’est la seule femme parmi tous ces musiciens... Nous tenions à lui faire une belle place dans cet album après l’avoir invité en première partie lors d’une date en 2018. Jupiter & okwess de la RDC nous ont mis une claque scénique et musicale lors d’un concert parisien peu de temps après la sortie de notre premier album. Franz Von est le chanteur de Kog & the Zongo brigade, groupe londonien avec qui nous avons partagé une scène parisienne en 2019. Il a tout de suite accepté de poser à distance son flow et même à se filmer depuis sa chambre durant le premier confinement pour qu’il apparaisse dans notre clip. Enfin, Moriba Diabate est un ami et sa rencontre au Mali et en France reste un choc émotionnel encore vivace.

Avec les invité(e)s aux chants, quels sont les thèmes que vous abordez qu’ils soient chantés en mooré, lingala, bambara et wolof ?
N.B : les featurings chantent une ode à la musique: tantôt elle est énergie pure qui libère l'esprit, tantôt elle sèche les larmes des personnes les plus égarées, ou est une ode à aller au bout de soi-même.

Depuis votre premier album Afromassivsoundsystem vous avez été soutenu par des artistes de renom. On citera feu Manu Dibango, feu Hilaire Penda, Tiken Jah Fakoly. Que vous ont apporté ces personnalités ?
N.B : l’album est dédié à Hilaire Penda. Cet homme a marqué beaucoup de musiciens et musiciennes par sa générosité et son ouverture d’esprit. Je l’ai rencontré à l’occasion d’un jury de tremplin en Seine-Saint-Denis, près de Paris et nos esprits se sont accrochés. S’en est suivit une foule de coopérations avec son association Rares Talents, son énergie pour créer le centre des cultures d’Afrique, ses soirées découvertes sur la scène parisienne de l'Alimentation Générale. Il a été touché par notre façon d’appréhender la culture musicale africaine. Il était fier de la façon dont nous la jouions. Je pense qu’il avait beaucoup encore à nous apprendre. Mais ce que l'on retient c'est que chaque expérience à ses côtés allumait une lumière quelques part dans nos têtes. Tiken nous a accueilli à sa radio à Bamako et invité à jouer dans sa ferme à Siby (village au sud-ouest de la capitale malienne, NDLR) lors du festival Fela Days. Un moment hors du temps. Peu de mots mais sa simple présence et confiance nous ont fait un bien fou. Il nous a livré : "ça faisait longtemps que je n’avais pas tapé du pied à un concert" ! Quant à Manu nous l’avons croisé à diverses occasions, mais c’est surtout sur France Musique qu’il avait réagi à notre musique en disant de façon enthousiaste: "c’est une approche cartésienne des musiques africaines mais ils gagnent à être connus ! " c’était pour le premier album... Maintenant on tend à lâcher un peu le côté cartésien ! No Brain Allowed (aucun cerveau autorisé)… c’était le titre initial du morceau Kokanisa Nabo.

Spicy Boom boom CD et vinyle (Vlad Prod/RFI Talent/L’Autre Distribution)

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