Afel Bocoum, retour vers le futur

L'artiste malien Afel Bocoum publie l'album "Lindé". © Seydou Camara & i4africa

En 20 ans, le protégé de feu Ali Farka Touré n’a sorti que quatre albums. Le dernier, Tabital Pulaaku, date de 2009, avant la balkanisation du Mali. Aujourd’hui, Afel Bocoum renoue avec le prestigieux label World Circuit. L’ancien fonctionnaire agricole a quitté Niafunké pour Bamako où il a enregistré ce nouveau disque, Lindé, produit à distance par Nick Gold et Damon Albarn (Blur), avec Tony Allen et Vin Gordon (Skatalites). Afel y frotte le blues du Niger au reggae, à l’afrobeat, et projette le Mali vers l’avenir. Il répond à RFI Musique depuis le studio i4africa de Bamako.

RFI Musique : Vous avez toujours revendiqué être un fils "du fleuve Niger" et de Niafunké, votre ville natale, ce disque rend d’ailleurs hommage à Lindé, une étendue sauvage de cette région du nord du Mali, pourtant vous vivez désormais à Bamako ?
Afel Bocoum : Je vis en exil dans mon propre pays ! Les tristes événements m’ont obligé à quitter ma région natale. Aujourd’hui, j’ai peur, et comme beaucoup de musiciens, je suis réfugié à Bamako. Avec mes musiciens, nous n'avions même plus de matériel : tout a été cassé.

Vos instruments ont été détruits par les jihadistes ?
On parle de jihadistes et de rebelles, mais on ne sait pas qui est jihadiste, rebelle, ou bandit ! C’est ce qui m'inquiéte. Quand on connaît son ennemi, il est plus facile à combattre. Nous ne sommes pas habitués à une telle instabilité au Mali. C'est une nouveauté cruelle…

Vous l’évoquez dans plusieurs titres de cet album, notamment dans Dakamana ?
Dakamana veut dire "étrange" en songhaï. Pour moi, ce qui se passe au Mali est étrange. Cette chanson parle de cette situation qu'on n'arrive pas à comprendre. Qui peut m'expliquer pourquoi je ne peux plus aller à Kidal, à Tombouctou ou à Gao, près de chez moi ? Pour nous Maliens, le pays est indivisible.

Vous avez pourtant toujours chanté l’unité et la paix au Mali depuis plus de 20 ans ?
L’union c’est notre sécurité sociale. Au Mali, c'est ce qu'on appelle Sanakouya : l'entente. Aucun Malien n'est riche individuellement. Notre richesse c’est la relation aux autres. C’est ce que je chante depuis toujours parce que la musique a un rôle immense : elle touche ceux qui ne savent pas lire, qui n’ont ni de radio ou ni télévision ! Dans ce disque, j’ai aussi essayé d’apporter de nouvelles directions musicales, plus modernes, et aussi de parler du rôle des femmes. Au Mali et ailleurs, elles étaient traditionnellement reléguées au foyer. Aujourd'hui, elles travaillent des bureaux, elles sont même en rang devant les banques pour obtenir des prêts à Bamako. Pourtant, il y a encore trop de freins à leur liberté véritable.

Composer un disque à Bamako, loin de la tranquille Niafunké, c’est différent pour vous qui étiez fonctionnaire agricole ?
C’est très différent. Je suis à la retraite mais ma vie c'est la musique. J’essaie d’écrire quand le climat social le permet, mais mon esprit est perturbé. Être artiste à Bamako c’est très difficile quand on n'est pas griot. Niafunké est ma la source d’inspiration, mais j’ai adapté mes compositions dans cet exil : j’aborde de nouveaux thèmes.

Le single Avion mêle différentes influences (congolaises, kora, afrobeat), il reflète aussi une inspiration urbaine ?
C’est un nouveau virage, même si j’ai écouté beaucoup de musiques très différentes depuis ma jeunesse. C’est un morceau sur ceux qui critiquent les Blancs. Même si l’avion n'a pas été imaginé par des Africains, il nous permet à tous de faire du chemin. Sans l’avion, il y avait de nombreux morts sur la route du pèlerinage à La Mecque. Et à bord, on est tous avec le même Seigneur !

Dans l’intro vous dites : restez debout, chantez et dansez ! Ça sonne comme une métaphore de ce que traverse le monde aujourd'hui, suspendu dans les airs…
Chacun à son niveau est désormais en danger perpétuel, on fait avec, et on est ensemble de fait ! L’épidémie de coronavirus nous a aussi permis de faire des festivals virtuels et de nous relier au monde malgré la crise au Mali, mais j’attends vraiment de pouvoir voyager et refaire des concerts. Au Mali, on ne peut même plus jouer dans les hôtels, il ne nous reste plus que des petits lieux qu’on appelle gombo.

Dans ces conditions particulières, comment avez-vous travaillé à distance avec Damon Albarn qui dit que votre voix est "un trésor du Mali" ?
Notre relation ne date pas d’hier : on s’est connu en 2002 sur son projet Mali Music, et on a fait beaucoup de tournées ensemble. Il m’a permis d’avoir une promotion que je n’aurais jamais eue. Il m'a aussi ouvert des portes artistiques. Il y avait des choses que je n’osais pas faire parce que notre musique n’a pas le même tempo que celle des Européens : le premier temps est dans notre tête… Damon m’encourageait toujours : You can (tu peux y arriver !) Je n'étais pas vraiment prêt à faire ce disque, mais pour lui, j'ai été obligé de me dépasser : il m'a tout apporté sur un plateau d'argent ! Il savait que ma musique avait besoin de cuivres et d’autres rythmes, alors il a invité le tromboniste jamaïcain Vin Gordon (Skatalites, Bob Marley) et Tony Allen, le batteur de Fela ! Dans ma jeunesse, j’ai dansé comme un fou sur leurs tubes ! On se cotisait pour fabriquer du jus de gingembre, et on en buvait une petite louche pour continuer la soirée. Ce disque me rappelle tous ces bons souvenirs de jeunesse, même si pour si faire ce disque ensemble, notre musique est passée par internet, et que Tony nous a quittés depuis.

Afel Bocoum Lindé (World Circuit Records) 2020

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