Erol Josué, une esthétique vaudou

L’artiste haïtien Erol Josué revisite la culture vaudou dans l'album "Pelerinaj". © Géomuse

De la tradition à l’avant-garde, il n’y a qu’un petit pas pour l’artiste haïtien Erol Josué, hors des sentiers battus tant par son profil que sa carrière. Son deuxième album Pelerinaj, présenté comme une œuvre de synthèse, revisite la culture vaudou.

La voix s’élève. Puissante. Bientôt, au loin, monte le chant choral de femmes. Il se rapproche, s’accélère insensiblement, tandis que les tambours apportent leur pulsation comme un cœur qui bat. En quelques instants, en quelques coups de pinceaux musicaux prend forme la "peinture sonore" qu’Erol Josué a imaginé pour son Pelerinaj. "Un vrai projet d’album", résume l’artiste haïtien dont le degré d’exigence, le souci du détail et une esthétique particulière participent au transport que suscite son œuvre : bienvenue en pays vaudou, peuplé de loas, ces divinités convoquées lors des cérémonies dirigées par ces prêtres qu’on appelle houngans.

Le chanteur quadragénaire est l’un d’eux. "Initié" aux rites et pratiques au sortir de l’adolescence, dans la maison familiale de Martissant à Port-au-Prince où s’achève d’ailleurs son disque, il pensait "être gâté", "avoir tout en lui". Quand il reçoit de Belgique en 2009 une proposition pour être le fil conducteur d’un documentaire en Haïti, alors qu’il vit aux États-Unis après plus d’une décennie en France, il commence par décliner l’offre. "Je pensais que je n’avais pas besoin de faire ce pèlerinage. J’avais tort", explique-t-il. Il se ravise, accepte de partir dans les campagnes pour redécouvrir sa terre natale et prend conscience du "vide" qu’il a en réalité en lui, de "ce manque du pays profond".

"Tout est parti de là", reconnait aujourd’hui Erol Josué, qui a décidé de poursuivre la démarche par et pour lui-même, mais aussi avec l’intention – comme nombre de ses compatriotes chanteurs – de rompre avec la stigmatisation d’Haïti. "Je veux montrer qu’il y a de la beauté, même dans ce chaos", poursuit-il. En toile de fond, il y a aussi le séisme meurtrier de 2010 : plus de 200 000 victimes, auxquelles deux chansons rendent hommage, dont Sigbo Lisa, construite "à partir de pleurs".

Un personnage multicasquette

Dans ce qui s’apparente à une forme de quête, l’artiste a "sillonné les dix départements pour collecter des sons, des témoignages, des artefacts" après avoir été nommé en 2012 à la tête du Bureau national d’ethnologie. Le personnage est en effet multicasquette : lui qui était venu à Paris au début des années 1990 avec l’idée de devenir acteur, avant de s’orienter vers la danse puis de faire ses débuts professionnels dans la musique, a découvert à cette époque-là l’anthropologie culturelle. Aux États-Unis, ensuite, il a tenu à "formaliser ses connaissances" en suivant des études poussées dans ce domaine, en particulier l’ethnoscénologie, une discipline récente qu’il promeut dans les nombreuses universités américaines où il est invité.

 

Si ce bagage-là alimente inéluctablement sa réflexion, l’aspect artistique est resté prédominant dans les choix effectués durant la longue préparation de l’album : l’accordéon, présent dans les contredanses, en a fait les frais ; les différentes tentatives en studio n’ont pas été concluantes et Erol a préféré finalement s’en passer. Sur scène, notamment au musée du Quai Branly - Jacques Chirac à Paris en 2019, il a essayé, fait évoluer son propos avant de devoir le "condenser" pour la phase d’enregistrement. "Un très bon exercice, qui met le travail à portée de tout le monde", considère-t-il.

La richesse de la réalisation du produit finalisé laisse deviner le bouillonnement d’idées qui a prévalu dans son laboratoire de recherche. Éclectisme assumé. Déjà, pour son premier album Régléman en 2007, il avait voulu "avoir un autre regard sur la liturgie vaudou" en proposant de la conjuguer avec des sonorités électro. "C’était osé", convient-il. Tout comme le single Papa Loko, produit l’année suivante par son compatriote Jephté Guillaume, qui a circulé dans le monde de la house. "Je n’ai pas l’âge d’être un révolté ; je veux révolutionner", aime-t-il dire. Le chemin qu’il emprunte pour son Pelerinaj, entre beats et dimension sacrée, répond à cette ambition.

Erol Josué Pelerinaj (Géomuse) 2021

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