Le blues, une passion française ?

Le blues, une passion française. © Chiara Benelli / Getty Images

Depuis des décennies, le blues s’épanouit sur scène et à l’écart de chemins trop balisés en France. Le pays est même devenu une véritable terre d’accueil pour cette chère musique du diable. Mais existe-t-il un blues à la française ? Et une façon de jouer cette musique propre à notre pays ? RFI Musique vous livre des éléments de réponses.

Cette année, Cognac blues passion "swingue tout l’été" et étale son édition jusqu’à la fin du mois d’août. Pour l’occasion, l’un des principaux festivals de blues en France a largement "recentré aux trois quarts sa programmation sur des artistes français". "Le blues en France se porte bien, beaucoup de groupes n’ont rien à envier aux formations américaines. Le grand public a tendance à imaginer que c’est une musique un peu vieillotte. C’est dommage, parce qu’avec le jazz, c’est une musique qui a amené toutes les autres", explique Michel Rolland, le directeur du festival qui se tient en Charente.

S’il ouvre sa tête d’affiche à des artistes qui n’ont pas grand-chose à voir avec le genre (Morcheeba, Yseult), le festival de Cognac célèbre "ses retrouvailles avec le public" avec le jeune bluesman Théo Charaf, les expérimentés Mister Tchang ou une création en hommage à RL Burnside. Un retour à la scène nécessaire pour une musique qui a fait son lit en France, en dépit de ses racines américaines.

Du blues chanté en français

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’Américain Sim Copans (1) diffuse dans son émission Panorama du jazz américain sur Paris-Inter, du gospel, du negro spiritual, de la country comme cette bonne vieille musique du diable. La ligne de ce passeur de la musique américaine en France est de ne pas se soucier de la ségrégation raciale, ni du Maccarthysme qui ont cours dans son pays.

"Finalement, le blues est arrivé assez tardivement en France. Il n’y a pas d’artistes blues français dans les années 1950 et 1960, résume David Baerst, auteur des livres Hexagone Blues (2). Il y avait des gens comme Henri Salvador qui le tournaient un peu en dérision, Yves Montand qui abordait la musique américaine, ou Colette Magny avec Melocoton. Mais on retrouve surtout cette musique dans le répertoire des artistes du rock." Contrairement à l’Angleterre qui connaît le revival du "British Blues boom", la France se contente de rares adaptations par Eddy Mitchell ou Johnny Hallyday.

Il faut attendre les années 1970 pour que viennent les premiers chanteurs de blues en français : Bill Deraime, Jean-Jacques Milteau, Benoît Blue Boy, ou Paul Personne. Des artistes américains comme Memphis Slim, Nina Simone, Screamin’ Jay Hawkins, achèvent leur carrière en France.

Installé en banlieue parisienne, Luther Allison inscrit son nom dans la mémoire des grands festivals de blues et de jazz. Plus tard, l’ogre new-yorkais Popa Chubby devient une figure du blues rock, avec ses reprises de Jimi Hendrix. Sa maison de disques historique, Dixie Frog, est française. Sa philosophie ? "On a gardé l’amour de la musique du fondateur. On veut avant tout sortir des albums dont on est fier. S’il y a un mot qui représente bien tout cela, c’est artisan. On est l’antithèse de la major, on gère tous nos artistes en direct", explique François Maincent, qui a repris le label avec André Brodzki. Pour célébrer son trente-cinquième anniversaire, le label a décidé de sortir en vinyle ses Vintage series, des pierres angulaires de son catalogue (3).

Le blues, quasi absent des grands médias

Souvent cantonné aux radios associatives et à la presse spécialisée (les magazines Soulbag, Guitar Part…), le blues ne passe pas ou peu dans les grands médias français. L’Épopée des musiques noires de Joe Farmer sur RFI est l’une des exceptions notables.

Pour la guitariste Nina Attal, il y a pourtant "toute légitimité" à jouer du blues quand on est une musicienne française. "Je ne supporte pas les discours de puristes qui disent : 'Tu peux pas jouer cette musique parce que t’es trop jeune, t’es pas black, t’es pas américaine'. Pour moi, le blues est ce qu’il y a au fond de toi. Si tu arrives à l’exprimer, c’est du blues, et évidemment qu’il peut y avoir du blues français", assure-t-elle.

Cette trentenaire a fait ses débuts dans les bœufs parisiens et parcouru depuis plus de dix ans toutes les scènes et les festivals de France avec sa musique. Avec son dernier album, Pieces of soul, elle a franchi un cap, passant de l’autoproduction à une structure, Zamora, qui produit ses albums comme ses tournées.

À l’image de Fred Chapellier, les musiciens affichent des kilomètres aux compteur et des centaines de concerts. Le guitariste de Jacques Dutronc, et de ses Vieilles Canailles, est l’un des fers de lance de Dixie Frog. Il vient de faire paraître en vinyle son live / hommage à Peter Green, le fondateur de Fleetwood Mac. "Le blues est une niche, sauf qu’on a la chance d’avoir beaucoup de clubs où l’on peut se produire, beaucoup de festivals de toutes les tailles. Même quand on est français, on peut se produire assez régulièrement dans toute l’Europe. Moi, je suis souvent programmé dans les festivals de jazz et des festivals qui n’ont rien à voir", explique-t-il.

Mais qu’est-ce qui fait la magie du blues ? Qu’est-ce qui fait l’intérêt de cette musique qui peut tenir avec une simple guitare acoustique et trois accords ? "C’est une musique facile à partager. Tout prend son sens dans l’interprétation. Le blues, c’est la musique des tripes, c’est viscéral", résume Nina Attal.

(1) Installé sur les bords de la Dordogne, Sim Copans va fonder le festival de Jazz de Souillac dans le nord du Lot.
(2) David Baerst, Hexagone blues, 130 interviews et biographies inédites – tome 1 et 2, Camion blanc.
(3) Directement vendues sur le site internet de Dixie Frog, les Vintage series sont des rééditions d’albums clé du label en vinyle.