Hervé Vilard, l'audacieux lettré

Hervé Vilard au festival de Cabourg en 2015 © C. Triballeau/AFP

Étincelant Hervé Vilard, qui parallèlement à son tour de chant classique, continue de célébrer un répertoire plus exigeant et poétique. Du grand art dans l'interprétation, des arrangements élégants,  des fulgurances, de l'émotion magnétique. Le chanteur lamine ceux qui penseraient encore qu'il n'est qu'un simple chanteur de variété.

Ce spectacle L'âme des poètes, c'est une respiration, un besoin vital ?

C'est un service rendu. J'estime que la belle chanson française de tradition ne doit pas mourir. Actuellement, on ne peut pas vraiment dire qu'elle est à son paroxysme. Il y a une nouvelle chanson  française qui n'est pas inintéressante, mais ce n'est pas une raison pour laisser l'autre dans l'oubli.

D'où vient cette curiosité ?

C'est mon adolescence, mes premiers émois avec la chanson. J'adore aller fouiller dans les tiroirs et y ressortir des chefs-d’œuvre. Des chansons de Dimey comme Un soir au Gerpil ou Les fantômes de Ionesco, c'est formidable de se les approprier et de les faire exister sur scène. Je sais bien qu'il y a un public qui dit ”ils nous emmerdent avec ces chansons-là”, mais ça me fait du bien. D'autres sont tombés à la renverse en découvrant L'écharpe de Maurice Fanon ou se sont mis à lire  Marguerite Duras. Je suis en fin de parcours quand même. Qu'est-ce qui peut me rester à faire si ce n'est me faire plaisir avec l'amour des mots ?

Si on ajoute vos deux livres, L'âme seule et Le bal des papillons qui ont connu un véritable succès en librairie, c'est même une fin de parcours très lettré...

Le contraire eut été dramatique. Rabâcher à 70 ans les chansons qui ont fait vibrer nos jeunesses, c'est être en décalage avec la vie. Ou alors ça veut dire que je n'aurais rien absorbé, ni vu, ni entendu, ni lu et que je ne me serais intéressé qu'à moi-même. Je peux encore chanter Je l'aime tant, Méditerranéenne mais ça ne va pas durer longtemps. Cela ne m'amuse plus beaucoup. J'ai presque envie de dire que c'est avilissant. Il y a un moment où ça ne signifie plus grand-chose. On ne chante pas Capri c'est fini à mon âge de la même manière qu'à 20 ans. Il faut moduler tout ça. Est-ce que j'ai raison ou pas ? En tout cas, je me sens mieux comme ça.

Sur scène, vous dites régulièrement : le chanteur populaire et fier de l'être. Vous ne reniez rien ?

Du tout. Et puis Aragon était populaire. Brassens aussi. Je ne me compare pas eux, qu'on s'entende. Être populaire, ça ne veut pas dire agaçant et mal-aimé, mais aimé d'un très grand nombre. Montand a pu très vite changer de répertoire. Je n'ai pas eu cette chance. J'ai dû prendre l'initiative moi-même, car on ne voulait pas que je chante des choses comme ça, on ne me donnait pas des crédits pour le faire. Après, on m'a aussi dit que j'allais tuer mon image populaire. Je ne vois pas en quoi chanter Ionesco ou Leprest tue une image populaire. Commercial, oui, mais populaire, non. On ne peut pas chanter que pour l'argent quand même !

Vous interprétez India Song, écrit par Marguerite Duras. Cette dernière était raide dingue de Capri c'est fini. Quels étaient vos rapports ?

C'était simple, doux. Je l'ai vue écrire L'amant. Je lui servais de sparring-partner. Ce qu'elle écrivait, elle le lisait à voix haute. Je pouvais me retrouver avec elle dans la cuisine aux Roches Noires, elle battait une omelette tout en lisant ses mots. Elle avait quelqu'un pour l'entendre. C'était un privilège énorme de vivre des instants comme ça.  On insiste toujours le fait qu'elle adorait Capri c'est fini, mais elle aimait aussi Le bateau sur la montagne ou Le lac des brumes, la première chanson que j'ai faite sur l'homosexualité et qu'elle considérait comme une merveille.

Votre interprétation est plus nuancée. Une autre manière de dire ?

Je ne veux plus gueuler. En chanson, j'ai beaucoup crié mes blessures et mes bonheurs. J'ai fumé pendant de longues années, ça m’a donné du grave, je m'en suis servi. J'ai envie de chanter plus humainement.

Cela annonce-t-il d'autres approches artistiques futures ?

Évidemment. Je finirai par jouer Debureau de Guitry. J'ai voulu chanter, j'ai chanté. J'ai voulu faire le tour du monde, je l'ai fait. J'ai voulu écrire et je pense ne m’en être pas trop mal sorti. Donc le théâtre, c'est l'étape suivante. Mais pas pour aller jouer des pièces dans lesquelles les portes claquent. Je m'approprierai les rôles comme je me suis approprié les chansons. Je suis en plein dedans, je travaille depuis trois ans sur des cours, sur la diction. Donc tout ça rejaillit aussi sur le fait qu'aujourd'hui je chante d'une autre manière.

Vous avez annoncé une tournée d'adieu l'an prochain. Est-ce pour éviter de jouer de mauvaises prolongations?

Surtout pour les hommes. Les femmes, les grandes chanteuses sont adulées comme des mères. C'est  charnel aussi, une voix féminine. Une dame ne peut pas être ridicule même si elle est vieille et ne chante plus très bien. Gréco n'a jamais été une seule fois ridicule. Quand un homme n'a plus de voix  ou de souffle, il faut dire stop. J'ai envie d'arrêter ce tour de chant ”de jeune garçon” parce que j'ai l'appréhension que la voix me lâche. Aujourd'hui, je chante Capri comme je l'ai écrite au premier jour c'est-dire piano-voix. L'administrateur de la comédie musicale trouve cette version sublime.

Pourquoi ne pas avoir enregistré de disque studio depuis 2004 ?

Il y a eu des enregistrements en public. J'ai l'air comme ça un peu désabusé, un peu chiant, mais c'est moi. Je ne ferai pas ce qui ne me plaît pas. D'ailleurs, j'aurais dû le faire dès le départ. Quand j'ai écrit Capri c'est fini, je me prenais pour Jacques Brel. J'avais l'impression que cette chanson était un chef-d’œuvre, finalement ça a fini par le devenir (rires). Après, on a commencé à me dire que j'étais jeune, mignon, que je plaisais aux filles et il fallait que je chante un peu de ça. Comme j'étais assez attiré par le travail de la scène, j'ai accepté un peu n'importe quoi pourvu que ce soit rythmé.

Du coup, ces dirigeants de maison me proposent depuis dix ans des versions nouvelles, des duos de ce que j'ai déjà enregistré, ou éventuellement de rajouter des Volare, O sole mio... Parce qu'ayant beaucoup chanté dans ces pays-là, ils me considèrent comme un chanteur latin. Je suis dans autre chose totalement. J'ai de très bonnes chansons dans mes tiroirs. Mais il y a un drame : on me dit oui tout en glissant que ce serait bien de mettre Capri au milieu pour mieux vendre le disque. C'est se foutre de la gueule du public, ce côté marchand.

Votre livrez une version majestueuse de C'est trop tard de Barbara. Que pensez-vous de ceux qui se sont attaqués à son répertoire récemment ?

Ce qu'ils font tous de Barbara, c'est odieux. Point !

Comment expliquez-vous que le qualificatif d'insolent vous est-il souvent accolé ?

Je n'ai survécu qu'avec ça c'est-à-dire l'audace de pouvoir ou de dire les choses. Je commence à bien me connaître donc maintenant j'en abuse (rires). Quand j'étais un jeune adolescent, j'étais un grand menteur. Je pouvais dire : ”Ma mère, c'est une amie de Dalida.” Les orphelins sont tous des mythomanes, ils s'inventent des mondes. Au fond, une fois que j'ai eu les pieds sur la terre et que je me suis bien appuyé, j'ai refusé de mentir en toutes circonstances, même sur scène. On ne pourra pas dire que j'ai triché.