Ignatus

Jeune chanteur, ancien sociétaire des Objets, groupe pop pas sérieux du début de la décennie, ignatus (qui tient au i minuscule au début de son nom) propose un nouvel album extrêmement bien léché. Un Air Différent où se côtoient piano acoustique, boucle techno et riffs de guitares funk.

L'air de ne pas y toucher, ignatus est en train de proposer autre chose dans le PAF, le Paysage Audiomusical Français. Un truc à lui : mélange complexe et léger de jungle, de rock et de chanson pop. L'ironie y règne et une certaine souffrance fait office d'aiguillon. Cet ancien pensionnaire des Objets joue comme un souffleur de verre avec les mélodies. D'une patte rougeoyante (une séparation, un fait divers et sordide) ignatus pétri la masse incandescente, l'affine, la travaille, la passe dans ses moules en forme de synthés, de clavecins ou de boîte à rythmes. Au sortir du four, on obtient des bijoux de mélodies. Des mélopées cristallines qui malgré la mécanique glacée des studios conservent une chaleur, une humanité touchante... "Faut dire que j'mennuie du soir au matin car dans ma vie il ne se passe rien / Alors je lis Détective et Voici et puis mon quotidien / Et de voir tout ces gens qui ont des ennuis ça m'fait du bien".

Du haut de sa candeur à peine feinte, ignatus enfonce nos congénères dans leur médiocrité de tous les instants, qu'ils se repaissent de presse à scandale : "Faits Divers" où qu'ils suivent Panurge au supermarché du coin : "Le Blues de l'Homme Unidimensionnel".

Pour l'essentiel, enregistré en studio, son album nous donne aussi l'occasion d'apprécier ses vertus de pianiste solo en particulier sur le titre "T'es Belle". Petites rimes au cyanure à propos des femmes trop belles ou trop bêtes... A cet instant, la péniche du 6/8 (où a été enregistrée ce titre en public) a une acoustique à la Milord l'Arsouille. Et sa façon de scander les "seins" de la belle à des échos de Gainsbourg à ses débuts. "A te regarder, y'a rien à jeter / Mais le problème c'est toujours quand tu commences à parler /C'est bête, c'est bête nue t'es parfaite/ mais... nulle n'est parfaite".

De Curtis Mayfield à Soul Coughing, ignatus n'hésite pas à revendiquer ses influences et à se glorifier de repiquer de-ci, de-là une mesure de "Sugar Free Jazz" ou trois accords de "Eddie You Should Know Better". Son ton monocorde, sa voix presque effacée derrière des effets de guitares, de piano et ses samples de jungle laissent d'abord dubitatif. On jurerait entendre le petit frère de Dominique A.

Mais ignatus a des airs différents. Ceux d'un musicien qui est déjà revenu de tout, sans aigreur et qui continue son petit bonhomme de chemin. D'ailleurs ce marcheur invétéré (il a déambulé de la Meuse jusqu'aux Pyrénées, 1250 km, en deux mois !) aime les longs efforts solitaires preuve en est ce premier album, qui mérite le détour. A nous de ne pas perdre sa trace et de l'accompagner le plus loin possible.

ignatus L'Air Est Différent (Atmosphériques / Tréma) 1998