Disparition de Charles Trenet

Charles Trenet à l'Olympia © James Andanson

Charles Trenet allait fêter ses 88 ans le 18 mai. Il est décédé cette nuit dans un hôpital de la banlieue parisienne des suites d'une attaque cérébrale. Un communiqué de son entourage annonçait qu'il "aura rejoint le ciel et les étoiles"*. Cet artiste joyeux, qui a bâti sa carrière sur la bonne humeur, qui a traversé le siècle en chantant des refrains aux silhouettes innocentes mais si savamment construits, demeurera un monument national, un poète indémodable, toujours fleur bleue, jamais ridicule.

Quelques jours avant son ultime passage en scène salle Pleyel en novembre 99, Charles Trenet avait annoncé dans la presse : "Ceux qui viendront à mon spectacle seront dispensés d'assister à mon enterrement". Point de cynisme là, simplement de l'humour et un amour de la vie et de la scène plus fort que la peur de la mort.

C'est à Narbonne, au soleil, que naquit Charles Trenet à la veille de la Première Guerre mondiale, en 1913. Fils de notaire, proche de sa mère, élève brillant, il développe une fibre artistique qui le mène à Paris dès 17 ans. Il effectue quelques petits boulots dans le cinéma, découvre le jazz, écrit beaucoup, poésie, romans-feuilletons, et surtout, rencontre Johnny Hess, jeune pianiste avec lequel il monte le duo Charles et Johnny. Leur style est fortement inspiré des comédies musicales américaines, enlevées et rigolotes, du swing de Gershwin et bien sûr, du jazz. Premiers succès (Quand les beaux jours seront là, Sur le Yang Tse Kiang), premiers disques chez Pathé, premières scènes. Pendant son service militaire en 1936, il commence à écrire quelques fameux couplets, futurs classiques du répertoire, dont Y'a d'la joie créé dans la foulée au Casino de Paris par Maurice Chevalier. L'éditeur Raoul Breton lance Trenet sur la scène de l'ABC. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le jeune zazou devient l'idole des jeunes.

Dès lors, s'enchaînent des chansons toutes plus réussies les unes que les autres : Je chante (1937), la Route enchantée (1938), Boum (1938), Mam'zelle Clio (1939). Écriture ciselée, mélodies alertes, construction solide, Trenet se révèle un auteur-compositeur surdoué capable de jouer avec les mots tout en swinguant comme dans le spectaculaire Débit de l'eau débit de lait en 1942. Après la Guerre, sa notoriété atteint Hollywood et Broadway où il fait un malheur avec la Mer dont la version anglaise, Beyond the Sea, fera le tour du monde.
À partir des années 50, Trenet multiplie les récitals : Théâtre de l'Étoile en 51 et 60, l'Olympia en 54, 55, 56 ou l'Alhambra en 58. Star de la scène, il n'enregistre plus guère mais de-ci de-là surgissent encore des merveilles telle le Jardin extraordinaire en 1957. Mai 68 l'oblige à fêter ses 30 ans de carrière au Don Camillo, minuscule cabaret parisien, et non à Bobino comme prévu. En 1971, il crée un dernier tube, Fidèle, avant d'annoncer ses adieux en 1975. Quatre ans plus tard, la mort de sa mère est un cataclysme pour cet homme, désormais en demi-retraite.

Il aura fallu toute la passion de Jacques Higelin, fan de toujours, pour lui offrir un retour à la hauteur de son talent sur la grande scène du Printemps de Bourges en 1987. Du jour au lendemain, à 75 ans, Charles Trenet redevient une star incontournable, courtisée et célébrée par la France entière. Une star à la mode. Ses concerts (Châtelet 88, Palais des Congrès 89 et 93, Pleyel 99) sont des événements. Le récital exceptionnel que le chanteur donne à l'Opéra Bastille en 1994 est pris d'assaut par le gratin des Arts et Lettres mené par le Président François Mitterrand en personne. Festivals, tournées, trois albums (Mon cœur s'envole en 92, Fais ta vie en 95 et les Poètes descendent dans la rue en 99) entièrement signés de sa main, Charles Trenet a la pêche, force le respect par son optimisme et sa gaieté, se joue de la vieillesse. Public et producteurs s'y retrouvent.

Ces dernières années au faîte de la gloire auront définitivement offert à Charles Trenet son siège patrimonial à défaut de celui de l'Académie française qui lui a été refusé à deux reprises en 1983. Plusieurs fois décoré (Commandeur de la Légion d'Honneur, Grand prix national des Arts et Lettres), membre de l'Académie des Beaux-Arts, ce prolifique faiseur de chansons demeure aussi fort admiré par ses pairs. Depuis Georges Brassens, fan de la première heure, jusqu'aux Ludwig Von 88 et leur très alternatif Boum en 1994, les reprises se comptent par centaines. La plus fameuse, symbole des années Mitterrand, fut celle que le groupe franco-algérien Carte de Séjour, mené par Rachid Taha, fit de Douce France en 1986. Mais un des plus beaux hommages récemment rendus à Charles Trenet fut le spectacle Y'a d'la joie ! monté en 1996 par Jérôme Savary autour de tous ces refrains tendres, drôles et populaires.

Très fatigué depuis quelques mois, ayant du mal à marcher, Charles Trenet continuait de sourire. L'affiche de son dernier spectacle le représentait avec des ailes angéliques et vaguement dématérialisé. Mais, ce clown rêveur au regard bleu et malin était un bon vivant, positif et chahuteur. Il fit sa dernière apparition publique pour la première des concerts de Charles Aznavour à Paris le 25 octobre 2000.

Ce qu'il laisse avant tout, c'est un univers de joie, une architecture mélodique tout en rythme, un artisanat du mot aux accents ludiques et des refrains à jamais fichés dans nos mémoires : "Longtemps, longtemps, longtemps/Après que les poètes ont disparu/Leurs chansons courent encore/Dans les rues."

*Source AFP