Vincent Delerm

Les chansons de Vincent Delerm sont autant de saynètes revisitées à la manière d'un Truffaut ou d'un Lelouch. Son premier album éponyme, un pur bonheur d'ironie, fait de plus en plus parler de lui. Alors qu'il venait de terminer les premières parties de Julien Clerc au Zénith fin juin, nous avons rencontré le chanteur qui arborait, ce jour-là, une barbe gainsbourienne.

Votre album est très cinématographique ?
C'est à travers le cinéma, plus encore que la chanson ou la littérature que j'ai découvert une forme d'intimisme. Après avoir vu le film de Rohmer, Ma nuit chez Maud, que j'ai découvert lycéen, j'ai senti qu'il y avait moyen de bâtir une intrigue sur quelque chose de vraiment ténu et de statique, ça a été important assez tôt. Depuis le lycée, je suis attiré par le cinéma et j'ai fait ma maîtrise de lettres sur François Truffaut ("François Truffaut, cinéaste-écrivain") en fac de lettres modernes.

Ce n'est pourtant pas la carrière à laquelle vous vous destiniez ?
J'étais parti pour être prof. Je viens d'une famille de professeurs, mes grands-parents étaient instituteurs, mes oncles et tantes aussi. C'est vraiment une caricature… Mais je pressentais vaguement que je ne ferais pas ça à l'arrivée. J'ai fait pas mal de café-théâtre, dans la compagnie "La réplique" de la fac de Lettres de Rouen. Comme j'étais un acteur très limité, j'ai préféré écrire et je me suis vite rendu compte que les personnages que j'avais envie de mettre en place au théâtre, je pouvais tout aussi bien les mettre en scène dans mes chansons. Puis, j'ai commencé le piano vers 16,17 ans. J'aime sa dimension esthétique, séduisante. Physiquement, j'aime bien être au piano, je n'ai pas hâte d'avoir une énorme formation derrière moi et de chanter debout devant mon micro.

Pratiquement inconnu il y a deux mois, un premier album et une scène pendant un mois à l'Européen et l'on vous retrouve en première partie de Julien Clerc. Ça va vite pour vous ?
C'était un peu curieux car le disque est sorti le même jour que le début de l'Européen et au fur et à mesure des soirées, le manager du label, Vincent Frèrebeau, me disait que cela ne se passait pas trop mal, et j'ai donc pris confiance en moi. Tout s'est enchaîné très vite jusqu'à ces premières parties avec Julien Clerc, même si au départ cela devait se faire avec Alain Souchon. C'était fascinant car comme c'est un public qui ne vient pas pour moi, dès mon entrée en scène, elles hurlaient : "Juju, Juju !!!"

Cette maturité intellectuelle, vous vient-elle de votre milieu familial, de votre père écrivain ?
C'est sûrement lié plus à mon histoire personnelle, en tant que lecteur et en tant que cinéphile. On se nourrit autant de ces choses-là que de sa propre vie. Ce qui d'ailleurs peut aboutir parfois à de grandes arnaques sur la vie des écrivains. Quand on lit leur bio, on reste stupéfait de voir qu'ils sont restés dans leur chambre toute leur vie, je pense notamment à Proust, brillantissime dans ses chroniques sur les sentiments humains et finalement peu sociable dans la vie.

Vos influences, sans trop vous en réclamer, vont vers Serge Gainsbourg et Barbara, les disques de vos parents en somme ?
Je fais partie d'une génération qui bizarrement s'intéresse au passé. En arrivant au lycée ou à la fac, on sent bien qu'il y a des gens qui vous attirent et Barbara était de ceux-là. Il suffit de la voir une demi-seconde. Il existait quelque chose de très léger dans ses premiers albums, en revanche, je n'aimais pas chez elle ce côté grande messe et son lyrisme de la fin qui dépassait de loin le côté simple de la chanson. C’est vrai qu’elle faisait Nantes et à côté de ça Si la photo est bonne ... Chez Gainsbourg, même si c'est l'écriture qui a fait sa réputation, j'étais plus attiré par le mélodiste. En règle générale, je n'aime pas faire ressentir l'effort dans quelque domaine que ce soit, sur la présence scénique, sur les techniques de jeu, sur l'écriture, j'aime bien l'idée que les choses paraissent simples.

Comme ce dialogue au zoo de Vincennes dans la Vipère du Gabon ?
Souvent c'est la volonté de mettre un mot dans une chanson, en l'occurrence, il s'agit d'un très beau serpent, après il faut trouver le biais pour pouvoir justifier les choses. C'est comme Deauville sans Trintignant, j'aimais bien cette idée et à partir de là, on construit une chanson. Parfois, il s'agit d'un rien anecdotique qui ne contient pas encore le sens de la chanson.

Très belle chanson aussi, Châtenay-Malabry, sur le temps qui passe, la grande maison vide après les vacances...
Plus jeune, on a souvent l'impression que l'on peut être avec sa famille et être soi même ailleurs et que les gens face à vous n'en sont pas conscients, qu'eux ils ont l'impression que vous leur appartenez. Avec le recul, on se rend compte que parents et grands-parents avaient cruellement conscience que vous pouviez être à la fois avec eux et ailleurs. Ces moments fragiles me bouleversent. J'aurais peut être à y faire face plus tard, c'est une chanson pour conjurer cela.

Votre père, Philippe Delerm, dépeint minutieusement le quotidien dans ses ouvrages. N'avez-vous pas subi une certaine influence ?
Certaines situations de mes chansons peuvent se rapprocher du style de mon père. J'ai certes subi une influence, il m'a fait beaucoup lire, écouter l'intimisme en chanson française, les gens font l'équation très vite. Moi, je ne sais pas, la problématique parentale ne me touche pas. Je crois que Mathieu Chédid, par exemple, est comme ça aussi, non ?
Chez moi, il n'existait pas de mythification, ma mère était illustratrice, mon père écrivait avant d'aller en cours. Je voyais qu'ils sortaient des bouquins, j'avais dix ans, on me disait c'est formidable ! Mais bon ce qui pour moi aurait été formidable c'est que j'ai un père qui accepte d'aller dans les buts quand je le lui demandais... En revanche, ça m'a plu l'idée d'intégrer que les artistes ne sont pas des gens à part, complètement au bord de la falaise, et qu'on peut inscrire cela dans une vie considérée comme normale.

Comment s'est passé ce partage à deux sur la scène de l'Européen avec Jeanne Cherhal ?
J'ai été très content de cette expérience à deux, c'était de fait une bonne idée de la part de notre label commun, Tôt ou Tard, car cela nous a permis de nous installer sur la longueur. Le fait que nous abordions ensemble le piano-voix et la chanson était simple à gérer même si nous sommes musicalement éloignés, de sorte que nous n'empiétions pas sur le travail de l'un et de l'autre. Ce fut une expérience plus que concluante d'autant que Jeanne est quelqu'un de bien humainement.

Les rencontres, c'est important pour un artiste qui débute ?
Jusqu'à il y a deux, trois ans, je travaillais vraiment tout seul, je faisais même les affiches des spectacles, avant que je ne rencontre Thomas Fersen et François Morel (comédien au sein de la troupe des Deschiens, ndlr). Pour François, j'aimais bien sa façon de parler de la chanson, il est typiquement le genre d'artiste artistiquement riche et qui ne semble pas déconnecté de la vie. Je lui avais envoyé une cassette et il m'a gentiment rappelé plus tard et à la suite de cela, m'a programmé dans une émission de radio. D'ailleurs, j'ai été programmé régulièrement sur cette même radio pendant un an et demi avant que je ne sois signé. C'est curieux car je ne me sentais pas pressé de sortir un disque.

Et c'est à votre arrivée chez Tôt ou Tard que vous avez rencontré Thomas Fersen, lui aussi chez Tôt ou Tard...
J'ai toujours voulu être dans ce label et pas dans un autre. J'aime leur façon de faire orchestrer les chansons, très dynamiques et modernes bien qu'étant purement acoustique. J'avais déjà rencontré Vincent Frèrebeau auparavant mais c'est vrai que Thomas m'a été d'un secours précieux. Vincent est ensuite venu m'écouter au théâtre des Déchargeurs dans une petite salle d'une quarantaine de places, dans laquelle j'ai fait deux séries de concerts durant les hivers 2000 et 2001. Puis il m'a programmé en première partie de Thomas Fersen à la Cigale.

Ça vous fait quoi d'être comparé à Souchon ou à Arthur H ?
Quand on vous compare à d'autres chanteurs, on ne sait jamais si c'est pour les textes, la mélodie, la tessiture de la voix. Peut-être la fragilité de Souchon, le timbre d'Arthur ou bien son côté linéaire dans la façon de chanter ou peut-être mon grand nez...
Ce qui est sûr c'est que je m'inscris dans une certaine tradition de la chanson française, celle des trois couplets, trois refrains avec toujours cette idée que la chanson est un divertissement.

Les références aux acteurs (Fanny Ardant, Depardieu, Jean Reno) sont nombreuses dans vos chansons, au point de chanter en duo avec l'actrice Irène Jacob.
Là aussi, je l'ai rencontrée dans une émission de radio, après l'avoir remarquée dans les films de Kieslowski. Je lui ai demandé si un jour elle accepterait de participer à mon disque. Il faut dire que j'étais très motivé pour la rencontrer car au départ j'étais programmé pour chanter dans la même émission que Sylvie Vartan et j'ai demandé à permuter pour rencontrer Irène Jacob le lendemain. Sa tonalité de voix était parfaite et beaucoup de circonstances chanceuses sont intervenues autour de la sortie de ce disque notamment pour les droits d'utilisation de la voix de Trintignant, indispensable...

Cette ironie nonchalante dont vous jouez, est-elle naturelle ou bien est-ce le personnage qui colle le mieux à vos chansons ?
Elle est naturelle sur scène. Mais je laisse très peu de place à l'improvisation. Même si cela prend peut être une direction différente de ce que je suis dans la vie, cela crée un double. A un moment donné aussi, pour faire des choses qui sont quand même très premier degré ou qui vous touchent de près comme Châtenay-Malabry, il faut un contrepoids sinon le soir où l'on se prend un bide, c'est toute sa vie qui est remise en question.
Pour arriver à faire passer des choses comme ça, il faut le faire avec une certaine légèreté. La création d'un personnage plus décalé que soi, plus ironique, plus insolent, bien que je ne pratique pas trop, me parait indispensable. J'ai toujours fait des chansons en pensant à la scène, c'est quelque chose qui s'impose à soi. On ne doit pas faire semblant, si on va sur scène, c'est qu'on en a envie, ce n'est pas quelque chose de naturel.

En tous les cas, vous semblez maîtriser la chronologie...
C'est une chose qui a beaucoup frappé Cyril Wambergue qui a réalisé le disque, c'est qu'avant de rentrer en studio, je savais exactement dans quel ordre j'allais placer mes chansons. Les chansons courtes comme Charlotte Carrington et Catégorie Bukowski, sont là pour rythmer, relancer. Sur scène, ce sont des choses auxquelles il faut penser, il y a un temps pour faire preuve d'ouverture d'esprit, d'ouverture au lyrisme de la vie, à ce qui nous touche et un temps pour voir les choses de manière plus carrée. Voilà pourquoi j'aime respecter une certaine harmonie entre mes chansons.

Vincent Delerm sera à la Cigale à Paris les 6 et 7 novembre

Vincent Delerm (Tôt ou Tard) 2002