Christophe, le déchanteur

Christophe © DR

Sept ans après, Christophe revient. L’album Comm’ si la terre penchait avait préludé, en 2001, à son historique retour sur scène. Evidemment, son nouveau disque, Aimer ce que nous sommes est un festin romanesque, extravagant, sentimental, le mélange d’une sentimentalité pleinement assumée et d’une poésie radicale et racée. On entend toujours la manière du mélodiste magicien d’Aline ou des Marionnettes, mais aussi toutes les recherches sonores d’un des musiciens les plus inattendus de la scène européenne. Pour cet album réalisé avec Christophe Van Huffel (guitariste du groupe Tanger), il a convoqué le batteur Carmine Appice, une escouade de flamencistes (dont le guitariste Moraito et le chanteur Diego Carrasco), des musiciens de tous les horizons…

Personnalité hors normes, Christophe n’accorde pas vraiment d’interviews, mais privilégie des rencontres où il parle volontiers à bâtons rompus de musique, de cinéma, d’arts plastiques ou de sa plus chère compagne – la nuit. Voici quelques propos choisis dans le courant d’une de ces conversations au crépuscule dans un bar de palace parisien, notamment autour du casting de son nouveau disque.

RFI Musique : Le générique d’Aimer ce que nous sommes est impressionnant. Dès la première chanson, Isabelle Adjani !
Christophe : Quand je fais un disque, je vois le film avant. Celui-là, je savais qu’il commencerait par un générique dit par quelqu’un d’autre que moi. En l’occurrence, je voulais que ce soit Alain Bashung. Mais, il y a deux ans, il était dans son album, dans sa vie… Et puis il a fait quelque chose avec Daniel Darc (le duo LUV sur le dernier album de ce dernier, Amours suprêmes). Donc je ne pouvais plus avoir Alain qui ferait l’ouverture. Il fallait que je passe ailleurs et pour moi, l’ailleurs, c’était la grande Isabelle.
J’étais allé la voir quatre fois au théâtre quand elle faisait La dernière nuit pour Marie Stuart. Chaque fois, j’avais le plaisir de la retrouver cinq minutes dans sa loge. Alors, je lui ai envoyé un message en lui demandant si elle voulait venir sur mon disque. Elle m’a répondu par un SMS extraordinaire, merveilleux. Pour le texte, elle a fait deux prises. Et une seule prise pour les chœurs. Je faisais le son, elle était derrière moi, je ne voulais pas la troubler. Quand elle m’a dit qu’elle pouvait encore enregistrer plusieurs prises, je lui ai dit : "c’est ce que je veux de toi, ton souffle, ta vibration, ta sensualité par le souffle". C’est des moments qu’on n’oublie pas. On n’oublie tellement pas qu’on a l’impression que ce n’est jamais arrivé.

On retrouve aussi sur votre disque le trompettiste de jazz Erik Truffaz, qui vous a plusieurs fois invité sur scène et dans ses disques…
Les rencontres, toujours. Quand il vient à la maison, il joue d’une trompinette que je possède et qui a soi-disant appartenu à Boris Vian. Il joue très doucement dans l’appartement, pour ne pas réveiller les voisins, un son à peine soufflé, comme à l’oreille.

Certaines des rencontres sur cet album sont plus inattendues, comme un enregistrement de la voix de la photographe Denise Colomb sur It Must Be A Sign.
J’avais cet enregistrement depuis peut-être vingt ans et j’ai commencé cette chanson en 2004. Encore une histoire de son. Elle avait été photographe d’Antonin Artaud et un jour, j’ai fait un piano un peu romantique sur sa voix, puis Carmine Appice a joué dessus. Puis sont venus les Gitans...

Vous êtes intervenu récemment sur deux chansons de l’album de Julien Doré. Vos impressions ?
De petits bricolages. La magie de se glisser dans un truc qui vous interpelle... Julien est quelqu’un qui est dans le silence mais il y a quelque chose à l’intérieur. Chez moi, c’est plein d’objets, de bouquins, de photos sur l’architecture, le design. Et il aime tout. Ce n’est pas un chanteur. C’est un artiste et il est chanteur en plus. Comme j’aime.
Moi, je suis passé par la peinture, par la sculpture… Je suis un bricoleur, je n’ai jamais appris la musique – jamais eu le temps. Si j’avais appris la musique, j’aurais été instrumentiste. Chez moi, le piano est à la base de la création. Comme je n’ai pas appris, je joue de cette manière si particulière dans l’album, sauf dans Parle-lui de moi qui n’est pas joué par moi mais par un vrai grand, Eumir Deadato.

Peut-on espérer une tournée avec cet album ?
Oui. Je vais d’abord partir en vacances. Evidemment, je vais beaucoup moins où le vent me pousse, à cause de ce permis de conduire que je mérite mais que je n’ai plus. Après, j’ai envie d’aller jouer dans ces endroits importants et magiques en France, en Belgique, en Suisse… Je vais à mon rythme mais ça me manque beaucoup. En 2002, je revenais. Tout n’était pas exactement comme je l’aurais voulu. Mais là j’ai le temps, le recul, le casting...Carmine Appice est d’accord, les Gitans sont d’accord… Mais alors ce n’est plus Christophe. Il faut faire des affiches "Moraito, Carmine Appice, Christophe".

Vous vous étiez longuement absenté de la scène musicale avant de revenir avec l’album Bevilacqua en 1995. Etes-vous définitivement redevenu chanteur ?
Je ne le serai jamais. Je n’ai pas l’impression que je chante. Déchanter… C’est pour ça que j’aime Thom Yorke. Il ne chante pas. Il fait du son.

Pourriez-vous vous réabsenter ?
Je pense que là, je réfléchirais vraiment.

Vous êtes donc réconcilié ?
Oui. Par obligation.

Par plaisir, aussi ?
Oui. Aussi par plaisir.

Christophe Aimer ce que nous sommes (AZ/Universal) 2008