Nino Ferrer, "C'était pourtant bien"

Nino Ferrer, 1967 © STF/AFP

Plus de trois décennies de chansons à son actif, et une fin tragique. Nino Ferrer reste pour le grand public l'interprète de Mirza et du Sud. Le journaliste Olivier Cachin*, rend compte dans la biographie qu'il lui consacre, Nino Ferrer, c'était pourtant bien, de l'importance, de l'étendue et de la richesse du répertoire de l'artiste, en même temps que de l'isolement progressif dans lequel il s'enferma jusqu'à son suicide en 1998.

RFI Musique : Aujourd'hui, 10 après sa disparition, on connait Mirza, le Téléfon et le Sud, et très peu d'autres chansons. On sait peu qu'il était auteur et compositeur. Finalement, Nino Ferrer n'a pas réussi à faire passer son message…
Olivier Cachin : C'est la grande malédiction de Nino. Il était aimé pour des choses que lui, n'aimait pas. Toutes ces chansons-là, il les méprisait. Ou alors, pour le Sud, il trouvait qu'elle n'était pas finie, il n'était pas satisfait du son qu'elle avait. Tout ce qu'il a fait de plus intense, de plus sublime - souvent d'ailleurs un peu déprimant parce que ses plus belles chansons sont des chansons d'amour assez désespérées - sont des bides sanglants qui ont été des échecs commerciaux retentissants.
C'est son grand drame, à chaque fois qu'il faisait des morceaux qui lui tenaient à cœur, les gens voulaient autre chose, réclamant le Téléfon et Mirza. Et lui ça l'énervait au point d'en être parfois désagréable sur certains concerts, où il était très "limite" avec son public parce qu'il ne supportait pas qu'on lui demande les tubes. Pourtant beaucoup de chanteurs voudraient être connus pour un tube, futile ou accessoire. Lui, ça ne lui convenait pas. Il a essayé plusieurs fois de tuer Mirza et couper la ligne de Téléfon !
Il était l'archétype de l'artiste perpétuellement insatisfait. Cette insatisfaction lui a coûté chère parce qu'il s'est petit à petit refermé sur lui-même. A la fin, il ne communiquait plus du tout. A mon avis, la réalisation des derniers albums n'était pas à la hauteur de ce qu'il y avait dedans. A se dire : "je n'aime aucun batteur, donc je prends une boîte à rythme", cela donne des albums qui maintenant ne peuvent plus être écoutés comme des bons disques parce que c'est daté, ce n'est pas à la hauteur en termes d'arrangement et de réalisation. Du coup, on passe à côté. Il y a de belles chansons mais qui ne sont pas mises en valeur.
A la fin, il bossait presque tout seul. Ou alors avec des proches, des intimes. Il n'avait plus envie de se colleter avec tout le côté show-business. Il faisait des albums qui lui plaisait mais qui étaient tellement peu soumis à l'avis des autres qu'ils étaient finalement moins bons que ce qu'ils auraient pu être.

Vous expliquez tout au long du livre son caractère emporté, colérique, irascible : pensez-vous que ça l'ait mené dans une impasse artistique ?
Oui, clairement. Le show-biz lui a fait payer cette espèce de rébellion perpétuelle, qui fatiguait beaucoup les gens. Quel que soit le génie d'un artiste, ça reste un être humain. Si cet être humain est tout le temps vert, pas content et en guerre, très vite en face, vous avez des gens qui disent : "ok ce n'est pas grave. On fera des disques peut être moins bons mais avec des gens plus sympathiques ou plus compréhensifs."
Il a fini par se retrancher dans son dernier carré. A la fin, son but était de faire des disques qui plaisent à une seule personne, lui-même. Ce ne sont pas des choses qui mènent vers le retour en grâce auprès du grand public. Un artiste ne peut pas exister tout seul, quel que soit son génie.

Je veux être noir : En lisant votre livre, on a plutôt l'impression qu'il aurait voulu être un musicien noir de rhythm'n'blues des années 60. D'après vous, hormis la musique la cause noire l'intéressait il ?
Non, c'est ce qu'explique très bien Manu (Dibango). Il dit que son propos n'était pas de défendre la cause noire ou d'être un africain. C'est quelqu'un qui "trippait" sur le gospel, le negro spiritual, le rhythm'n'blues, Otis Redding, Louis Armstrong. C'était son délire, avec ce côté très groupie qu'on peut avoir quand on est fan d'un truc. C'est vrai que, quand il a rencontré Otis Redding ou Sam & Dave, à l'époque du rhythm'n'blues triomphant, il était dans son élément. C'est quelqu'un qui a eu la chance de faire des bœufs avec Booker T. & the M.G.'s ou encore Otis Redding.

Il est un peu seul en France, à cette époque, à s'intéresser à ce genre musical ….
Oui, en effet, parce que la vague principale, c'était les yéyés, qui étaient fascinés par le rock. Il ne faut pas oublier que jusque dans les années 80-90, la musique noire n'était pas chic. Le truc chic, c'est d'écouter du rock !
C'est vrai que lui à l'époque où il "scotche" sur la Stax (ndlr : label de musique soul créé en 1957, concurrent de la Motown) et compagnie, il est l'exception. Pour cela, il a été un précurseur. Je pense qu'aujourd'hui cette modernité aurait été évidente. C'est aussi pour ça qu'il est dommage que sa carrière se soit terminée aussi tragiquement. S'il était encore là maintenant, il aurait sûrement touché un peu les dividendes de cette passion-là parce qu'aujourd'hui, c'est devenu quelque chose de tout à fait classique. La musique noire américaine sous toutes ses formes est au moins aussi importante dans l'inconscient collectif français que le rock anglo-saxon.

Olivier Cachin Nino Ferrer C'était pourtant bien (Editions Alphée/Jean-Paul Bertrand) 2008