Dans l’intime d’André Minvielle

© Louis Proteau

Dans son dernier album, 1-Time, le troubadour vocal-chimiste André Minvielle dresse une cartographie sonore et enchantée de son "intime" : au fil d’assemblages de ses collections de sons, d’enregistrement de bruits du quotidien, et de chansons inédites, se croisent des crapauds, des accents, des copains, du rugby, du créole, des champignons, et de la poésie… À chaque piste, à chaque pas, la magie opère : un disque essentiel.

1-Time : telle s’intitule la dernière œuvre, à cœur ouvert, du magicien André Minvielle. Dans son fascinant voyage, il délivre ses souvenirs, ses ports d’attache, les rouages artistiques, amicaux, qui le façonnent. Un besoin de plonger en soi, dans le silence, dans la musique, dont il recompose la genèse : "A l’heure des réseaux sociaux, d’un 'extime'  impudique, qui dévoile nos existences sur des écrans d’ordinateur, je m’interrogeais : que reste-t-il de notre intime ? Aujourd’hui, la solitude, l’ennui – ces pages blanches de disponibilité, propices à la création – disparaissent, happés par le tourbillon permanent de sollicitations extérieures. Ce disque se veut une pensée écrite : ma partition de départ". Dans ses quêtes, il croise aussi un texte de la sociologue Sylvie Servoise, L'art de l'intime : dans l’intime, loin d’être égocentré, se joue aussi notre relation à l’autre, au monde.

"Je m’improvise"

1-Time – One Time : dans la graphie, il faut aussi savoir lire cette "première fois". "Parfois, elle suffit pour bouleverser votre intime : une naissance, un décès, explique-t-il. Pour moi, ce fut aussi la découverte hasardeuse d’un album de Stevie Wonder dans le bac d’un disquaire : un morceau de moi, écouté un milliard de fois. J’évoquerais aussi cette fois où j’ai quitté mon métier d’horloger … mon premier amour, car il conduisait à une impasse – ébavurage, gestes trop mécaniques… Depuis, j’ai choisi ma voie, ma voix : la musique. Je m’adapte, j’attaque aussi, j’anticipe pour ne pas subir : bref, je m’improvise !".

Car pour bien cultiver son intime, il faut, selon le poète, nourrir son sens du jeu, rempart contre une vie de compétitions, d’enjeux, bien trop sérieuse, dont il s’avère nécessaire de déjouer les pièges. Et puis, l’intime requiert aussi une bonne dose d’amour, dans ses gestes, dans ses choix : "le désir dans le désert, et ses ailes, que nous coupe la société."

Ainsi, dans le cocon de son atelier, parmi ses outils, le poète s’envole. "Un jour, ma fille avait dessiné au-dessus de mon bureau, se rappelle-t-il. Je lui ai dit : c’est bien que tu t’exprimes, mais dessine plutôt sur les murs de ta chambre. À chacun son antre de création, son espace de liberté !" Dans le sien, ou lors de ses marches à pleins poumons sur les hautes cimes des Pyrénées, sous le haut patronage de St Cop et de Ste Axe ("brillez pour nous", conjure-t-il sur la pochette de son disque), il fait acte de résistance contre le temps qui passe, qui nous bouscule ; il sculpte des chansons, des bribes de musique, belles comme des pierres nobles, précieuses, qui pavent son chemin.

Malle aux trésors

Ainsi, son disque s’avance, comme une brocante, une malle aux trésors d’objets hétéroclites, qui composent sa cartographie intime. S’y confrontent et s’y frottent pêle-mêle, des enregistrements, les rugissements joyeux de sa "main-vielle à roue", terrible et douce, fougueuse, indomptable comme un cheval sauvage, des assemblages de sa collection de sons, les accents qu’il capture sur ses routes, dans ses voyages, pour son projet Suivez l’Accent*, les chants des crapauds accoucheurs qui squattent le mur du jardin, des hymnes de rugby, la main sur le cœur, le short, et le ballon.

Et puis, précise-t-il : "Au départ, je voulais faire un  disque voix-sac plastique – trois fois rien. Finalement, je me suis servi des outils autour de moi : sampleurs, batterie. Ce disque résume mes parcours. J’y crée aussi neuf chansons : des textes qui m’échappent, qui fuguent, qui jouent."

Amitiés et champignons

André Minvielle traque l’intime comme dans la chanson 1 time avec son ami Bernard Lubat, 100% swing ; il chante la langue vagabonde (Le Facteur d’Accent), joue sur le vers, avec sa fille Juliette et son complice Marc Perrone (Le Verbier), célèbre l’amitié en jeux de mots (Nino), s’aventure aux côtés de l’explorateur Claude Lorius, dans une baraque d’aluminium enfouie sous la neige à -60°, dans le funky Keskifon ? ; il chante son amour pétillant, pour sa compagne Madada ; ou égraine les noms de champignons dans un hilarant A Fungi !, omelette de mots en roue libre, avec Abdel Selsaf.

Se croisent aussi dans ce "territoire" intime, les métissages ramassés du créole ("ma faiblesse", avouera-t-il, avant de citer, regard plein d’étincelles, le poète réunionnais Alain Peters), mais aussi ces Étranges Étrangers mis en mots par Prévert en 1951, forts de sens : "Tous ces courants, tous ces horizons traversent mon intime", dit Minvielle… Comme ce texte d’André Benedetto, qui lui ressemble, avec tant de justesse (J’émets, j’émets).

Le disque s’achève sur L’Artificière, hommage à Margot, la fille de l’artificier du libertaire festival d’Uzeste de la Compagnie Lubat, dans lequel il fit ses gammes et ses armes. Sur les mots, en final, de Baudelaire – le poème Enivrez-vous –, parmi les pétarades des feux d’artifice, au milieu des souvenirs et des rêves, dans son champ d’images intimes, Minvielle le troubadour marche. Pas à pas, il forge sa poétique, sa politique, salutaires : celle d’un vocal-chimiste qui fait danser et penser le monde…

André Minvieille, 1-Time (Complexe articole de déterritorialisation/L’Autre Distribution) 2016

Site officiel d'André Minvielle

*Depuis quelques années, André Minvielle élabore une sonothèque des accents de la Francophonie, des langues de France et autres langues à suivre...

http://www.andreminvielle.com/index.php/carnets-de-route