Tété, retour aux sources

Tété. © Jerome Juv Bauer

Nous l’avions quitté en 2013 avec le joyeux La bande-son de ta vie. Tété nous revient trois ans plus tard avec un sixième album, acoustique et concerné : Les Chroniques de Pierrot Lunaire. L’album superbement maîtrisé d’un quadra qui cherche sa voie à travers une violente réalité et qui essaie de changer son regard. À travers le blues, forcément. Rencontre.

Un chapeau noir, de longs cheveux, de larges lunettes de vue, une barbiche rebelle. Et un infini sourire. Tel est Tété, celui que l’on comparait, assez justement, en 2001, lors de la sortie de son premier album, L’air de rien, au généreux Ben Harper. En février de cette année-là, la pop blues du Meilleur des mondes fit sensation dans la France qui écoute : extraordinaire duo entre une guitare et une voix chaude – et, derrière, une histoire qui tournait, celle d’une Afrique en proie aux guerres et aux morts…

On le sait, Tété est né à Dakar le 25 juillet 1975, d’un père sénégalais et d’une mère antillaise, avant de vivre toute son adolescence à Saint-Dizier, dans la Haute-Marne, le département de Charles de Gaulle, Jacno et Christian Vander… Vers sept ans, Tété se passionne pour Boy George et Captain Sensible, avant de passer, en 1986, à Queen, grâce à A Kind Of Magic et au film Highlander"À partir de là, j’achète plein de disques, évoque Tété. C’était vraiment une fête de trouver LA cassette dans la petite ville où je vivais… Le blues est venu plus tard, vers 1997, avec Dylan. A douze ans, je trouvais cette musique trop rugueuse, sans comprendre qu’elle était à la base de tout ce que j’aimais… Ma mère était fan de Tom Waits, mais j’avais du mal avec les voix qui avaient trop de personnalité…"

Depuis son cinquième album un peu plus rock, Nu là-bas, et le succès mérité de La bande-son de ta vie, en 2013, Tété a, bien sûr, tourné. Il a aussi écrit pour Fréro Delavega le délicieux Ton visage : "Je voulais une chanson qui parle de l’attachement des Fréro au littoral, résume-t-il. L’histoire d’un type, à la fin de l’été, qui ne sait pas ce qu’il rejoint ou ce qu’il fuit. J’ai été follement heureux de voir cette chanson avoir un tel succès."

Les Chroniques de Pierrot Lunaire

Aujourd’hui, Les Chroniques de Pierrot Lunaire, son sixième album, retrouve à la fois le blues et l’heureuse simplicité de L’air de rien. Ce Pierrot-là est né après une série de concerts acoustiques au Japon et à Tahiti, en 2014. "Je voulais jouer ainsi, seul avec mes guitares, justifie Tété. Dans la légèreté. Il ne faut pas oublier que je viens des bars, de la rue, sans amplification."
 
Cette démarche se poursuit pendant la composition de Pierrot : "Début 2016, j’ai rodé des morceaux, toujours en acoustique, à La Java, à Paris. Puis je suis parti pour une tournée Solo Sans Sono dans de petits lieux, qui permettent d’expliquer la chanson, de se rencontrer après chaque concert, d’échanger."
Cette attitude est totalement cohérente avec le fond des Chroniques de Pierrot Lunaire, "un album acoustique, minimaliste, sincère, un retour à mes sources, le blues et la folk. L’histoire d’un type qui essaie de changer son regard sur le monde, de se réinventer, de retrouver son Pierrot : le regard d’enfant qu’il a perdu. Ce type, c’est à la fois moi et quelqu’un d’autre. Le monde des chanteurs est un peu schizophrène." Sourire. Large.

Ce retour aux sources est bien perceptible dans son superbe Soleil de minuit, qui balance au début comme un pur blues du Delta et dans lequel Pierrot affirme à sa Colombine qu’il "n’est pas un homme qui fuit". Quant à l’hypnotique La Réalité, avec sa guitare rythmique accordée en open tuning, elle évoque "les nuits agitées où je me terre en me demandant pourquoi" le monde est si inquiétant… L’excellent Persona non grata, qui suit, évoque l’angoisse de l’artiste devant la page blanche : va-t-il devoir écrire cette triste réalité afin de pouvoir "se reprendre" ? Pierrot est ainsi, clairement, un album d’aveux autobiographiques : il faut écouter l’émouvant Costaud ou encore L’amour à nos chevets, pudiquement déguisé en morceau des Stones…

Les Chroniques de Pierrot Lunaire conjugue ainsi deux aspects habituellement opposés : des titres à la fois plus personnels et plus engagés que ceux des cinq précédents albums de Tété. "C’est compliqué de ne pas être engagé aujourd’hui, confie-t-il. Une chanson doit être le reflet d’une époque, même si je me suis toujours défié du côté ‘donneur de leçons’. Mais l’actualité… Les attentats de janvier et de novembre 2015, cette montée en puissance de la violence partout sur terre, la mort du petit Ilan sur une plage… 'Combien de temps va-t-on détourner les yeux ?', chantait Dylan…"

Tété fronce les sourcils : "Et il y a aussi l’obligation de résultat, de rendement, qui restreint de plus en plus nos marges de manœuvre… Ce dont parle cet album, c’est de déclassement et de perte d’identité…" Tout ce qui oblige chacun à partir à la recherche de son regard d’enfant…

Tété Les Chroniques de Pierrot Lunaire (BMG) 2016
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