Hommage à Michel Legrand

Le compositeur et chef d'orchestre français Michel Legrand en concert à l'eglise St Germain des Prés à Paris, le 20 mai 2010. © Getty Images/Paul Charbit

Artiste majeur, Michel Legrand aura marqué son siècle de ses mélodies imparables, tant au cinéma qu’en chanson. L’homme aux trois Oscars et aux multiples honneurs vient de quitter la scène à l'âge de 86 ans, après une carrière inclassable et unique.

Du jazz à la chanson en passant par le classique et les musiques de film, Michel Legrand aura eu mille vies, guidé par un insatiable appétit de création musicale. Fils du compositeur Raymond Legrand et neveu du chef d’orchestre Jacques Hélian, la musique a été son univers dès son plus jeune âge. Dès 4 ans, enfant solitaire, le piano devient son meilleur ami, il apprend à en jouer en autodidacte en reproduisant les notes entendues à la radio. À 9 ans en 1942, il entre au conservatoire comme on entre en religion. Élève brillant, il suit notamment les cours de Nadia Boulanger, professeur réputée ayant enseigné aux plus grands compositeurs et pour laquelle il gardera toute sa vie l’immense reconnaissance de l’avoir façonné à la musique avec exigence.

Au sortir de la guerre, le jeune musicien doué ne tarde pas à tracer sa trajectoire ponctuée de rencontres prestigieuses. Il devient l’accompagnateur d’Henri Salvador mais aussi de Zizi Jeanmaire ou de Juliette Gréco, puis il est engagé comme directeur musical de Maurice Chevalier. Avec lui, il fait ses premiers voyages aux États-Unis, pays qui comptera énormément dans sa carrière et le propulsera au rang de star. Car au même moment, en 1954, le label Columbia lui commande un album instrumental de standards français, I Love Paris. Le disque se révèle un immense succès outre-Atlantique et à seulement 22 ans, la renommée de Michel Legrand dépasse les frontières. Par la suite, il enregistre à New York avec les plus grandes pointures du jazz, dont Miles Davis, John Coltrane ou Bill Evans, notamment pour l’album Legrand Jazz (1958).

Son côté touche-à-tout se fait déjà sentir dans ces années-là lorsqu’il découvre le rock’n’roll aux États-Unis. En 1956, il écrit avec son ami Boris Vian quelques airs de rock en français, sous les pseudos de Big Mike et Vernon Sullivan, et propose à Henri Salvador, alias Henry Cording pour l’occasion, de les interpréter. Ces chansons potaches (Va te faire cuire un œuf, Rock’n’roll Mops…) rencontrent à leur grande surprise leur petit succès.

La fin des années 1950 marque pour Michel Legrand le début d’une période prolifique où son talent de mélodiste s’épanouit auprès des réalisateurs de la Nouvelle Vague. Il signe de nombreuses musiques de film notamment pour Jean-Luc Godard, Agnès Varda et bien sûr son grand complice Jacques Demy. Avec Les Parapluies de Cherbourg (1964) puis Les Demoiselles de Rochefort (1967) ou encore Peau d’âne (1970), dans lesquels tous les textes sont chantés, le duo marque l’histoire du 7e art en inventant un genre nouveau en France.

Pourtant, à partir de 1966, Michel Legrand change de scène pour s’installer quelques temps à Los Angeles et composer pour Hollywood. La musique de l’Affaire Thomas Crown, film de Norman Jewison, lui vaut son premier Oscar en 1969 (meilleure chanson originale pour The Windmills Of Your Mind, alias Les Moulins de mon cœur en français). Deux autres suivront, en 1971 pour la bande-originale d’Un été 42 de Robert Mulligan et pour celle de Yentl de Barbra Streisand en 1983. Au total, le compositeur aura signé plus de 200 musiques de film dans sa carrière.

Pour autant, il n’abandonne pas la chanson et poursuit en parallèle ses activités d’arrangeur et de compositeur pour les plus grands. Il travaille notamment aux côtés de Claude Nougaro, Serge Reggiani, Yves Montand ou Ella Fitzgerald. Dès 1964, il ajoute même une corde à son arc en se mettant au chant, sur les conseils de Jacques Brel, et interprète des textes d'Eddy Marnay, Jean Dréjac puis plus tard Jean-Loup Dabadie, Boris Bergman ou Françoise Sagan.

Difficile de tracer la ligne de sa carrière tant ce touche-à-tout talentueux aura jeté des ponts entre les genres, les continents et changé de trajectoire au gré de ses envies. Il avait pour habitude d’emprunter à Cocteau cette maxime : "Je veux savoir jusqu’où je peux aller trop loin". Amoureux de la musique, formé au classique, il savait s’aventurer dans tous les styles sans jamais perdre de vue son obsession de la mélodie. De ses albums de jazz en trio ou en big band dans les années 1980 à ses incursions dans le classique dès les années 1990 – il compte notamment à son actif un opéra, Dreyfus (2013), des concertos pour piano et violoncelle et même un opéra-bouffe, Le Passe-Muraille (1997) avec l’écrivain Didier Van Cauwelaert –  en passant par ses longues tournées internationales, il n’a jamais cessé de mener plusieurs projets en parallèle. Déroutant pour certains, génie pour d’autres, authentique passionné incontestablement, un homme tout entier dévoué à la musique.

Site officiel de Michel Legrand

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