Charlélie Couture, poète rock

Charlélie Couture vient de sortir son 23e album intitulé "Même pas sommeil." © Jack Gavard

Pour la sortie de son dernier disque, Même pas sommeil, le chanteur Charlélie Couture, exilé à New York depuis 15 ans, évoque son dynamisme créatif toujours intact, son retour à Paris, les désastres écologiques, les "gilets jaunes" et la poésie. Rencontre.

RFI Musique : votre disque s’intitule Même pas sommeil. Pourquoi ?
Charlélie Couture
 : Crépuscule parisien dans un taxi – Il est cinq heures, Paris s’éveille passe sur l’autoradio. Ce jour, je me suis dit qu’aucune image de ce texte ne correspondait plus à notre époque. Alors j’ai trouvé rigolo d’en écrire ma propre version. D’une façon générale, Même pas sommeil, le titre de l’album, signifie que je ne me ferai pas enterrer vivant, que je suis un artiste bien réveillé, avec encore un tas d’œuvres à créer. Un ami poète américain m’a un jour offert cette phrase que j’adore : "on est toujours au niveau 0." Je trouve sa formule hyper excitante. Aux États-Unis, le présent s’impose comme une base, un tremplin vers le futur. Alors qu’en France, on le juge comme une conséquence de ton passé. À titre personnel, je trouve que le monde se charge toujours de te remettre à 0. À chaque sortie de disque, je suis aussi stressé que pour le tout premier…

Vous avez raté des disques ?
Forcément. Il y a des chansons, des disques, que je ne referais pas de la même manière. Alors j’oublie, je passe vite à l’étape suivante. Tu ne t’appuies pas sur les barreaux cassés pour grimper à une échelle. Et puis, parfois, tu n’es simplement pas raccord avec le mood de l’époque. Ton disque n’est pas raté, simplement mal considéré. Une œuvre d’art, c’est une proposition, jamais une affirmation.

Vous venez de quitter New York, où vous viviez depuis 15 ans, pour retrouver Paris. Pour quelles raisons ?
Ce soir-même (le 31 janvier, ndlr), s’achève le bail de mon appartement en plein cœur de Manhattan, dans lequel j’ai habité pendant 15 ans. Plusieurs raisons expliquent mon retour parisien. Par mon histoire, je me sens davantage épaulé ici : j’ai réalisé 23 disques, joué plus de 1800 concerts, écrit une vingtaine de bouquins… Aux USA, en quinze ans, je ne suis jamais parvenu à m’inscrire dans le paysage médiatique. Et puis, à mon âge, surgit une forte envie de transmission, de partage d’expérience. Ma parole possède davantage de poids ici. Surtout, le déclencheur a été l’élection de l’autre imbécile (Trump, ndlr), qui représente tout ce qu’il y a de plus abject et de plus vicié dans l’humanité. Il n’y a rien à garder dans cet immonde personnage, qui s’endort dans les conférences internationales, et ne comprend même pas lui-même ce qu’il dit. Selon un sondage, il aurait proféré 7000 mensonges depuis son élection ! Les USA connaissent aujourd’hui une véritable fracture intérieure. Je ne reconnais plus mon Amérique rêvée, celle d’Obama.

Du coup, vous avez retrouvé Paris, et vous lui consacrez deux chansons, Même pas sommeil et À Paris, je péris. Comment qualifieriez-vous la capitale française ?
Paris, c’est le royaume de la subtilité et de la pensée contradictoire. Ici, on se fait toujours "l’avocat du diable"… Quelle expression ! La France a développé une grande intelligence de l’antithèse. Aux USA, tu affirmes "blanc" ou "noir". En France, il y a un grand goût pour la balle au centre, un amour des demi-teintes, qui forge, avec l’existence, une relation poétique. Règne ici une culture de la finesse, du second degré. Par contre, lors de mes tournées, je constate aussi que la fracture sociale s’accroît en France, qu’il y a une réelle différence entre les villes et les périphéries, etc.

Vous êtes favorable au mouvement des "gilets jaunes" ?
À mon sens, les Français donnent une leçon de courage au monde. Au-delà de la confusion des messages, je salue ces gens qui travaillent toute la semaine et sacrifient leurs week-ends pour s’opposer au président-banquier et aux dysfonctionnements d’un système profondément inique.

Dans votre disque, Ma descendance et Les heures caniculaires abordent ce sujet crucial qu’est l’écologie…
J’ai toujours eu cette sensibilité écolo. En témoigne notamment La Chanson de la Petite Rivière. Mais pour moi, comme je le dis dans Ma descendance, il y a urgence. Voici une des raisons pour lesquelles j’ai sorti ce disque. Il y a trois ans, on n’aurait jamais osé parler de la fin de l’humanité. Aujourd’hui, la NASA situe la fin du monde à quelques décennies. Ce n’est plus de moi dont il s’agit, mais de mes enfants et petits-enfants…

Dans quel état d’esprit avez-vous abordé ce nouveau disque, aux niveaux musical et textuel ?
Un disque nous échappe toujours. Au début, on l’aborde avec une idée préconçue, puis il se métamorphose. In fine, une bonne chanson pour moi reste une chanson avec laquelle on va pouvoir jouer. On la fera évoluer, exister. Elle ne dépend pas d’un équilibre précaire de château de cartes ou d’une production sophistiquée. Et puis, depuis que je suis parti à New York, je me suis recentré sur le blues et le jazz. Pour moi, le jazz, c’est trois points de suspension ; le blues, un point d’interrogation ; la chanson, un point final ; et le rock, un point d’exclamation. Le rock, c’est une pensée de l’amplification, afin que le message soit transmis au plus grand nombre.

Pourquoi dédiez-vous ce disque à Véronique Colucci et Jacques Higelin ?
Le titre m’est apparu le jour de leurs enterrements. Véronique m’a permis, à moi, le petit lorrain qui débarquait à Paris de comprendre les arcanes d’une ville qui fonctionnait sur d’autres codes. J’ai aussi connu Higelin au début de ma carrière. Avec sa truculence débordante, il s’est imposé comme un propulseur d’idées nouvelles. À l’époque, nous étions tous alors sous la chape de l'influence de Brel, Brassens ou Ferré. Lui arrivait avec d’autres créations suffisamment inachevées pour qu’on puisse forger nos places.

Vous sortez également, chez Castor Astral, un recueil de poésie, La Mécanique du ciel. Quel rapport avec vos autres créations ?
Pour moi, la poésie reste la clé de voûte de toutes mes œuvres – peinture, musique, etc. Le mot "poésie" vient du verbe grec "poiein" qui signifie "faire, fabriquer". On associe bien trop souvent la poésie à l’exercice d’artistes hyper sensibles, éthérés, qui rêvent béats devant des papillons. Or, la poésie, loin de la méditation transcendantale, c’est intervenir sur le monde. Et c’est exactement ce que je réalise lorsque je peins des tableaux ou lorsque je concocte mes chansons.

Charlélie Couture Même pas sommeil (Rue Bleue) 2019
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