Bashung par Bergman

"Immortel", l'intégrale d'Alain Bashung sortie le 1 mars 2019. © Barclay

Boris Bergman est un parolier prolixe à qui l’on doit de nombreux succès parmi lesquels Gaby Oh ! Gaby et Vertige de l’amour, qui ont lancé Alain Bashung au tout début des années 1980. Alors que Barclay préparait une nouvelle intégrale du chanteur disparu il y a dix ans, Boris a découvert dans ses archives des titres inédits enregistrés chez lui, à Montmartre, avec celui qui n’était encore qu’un jeune rocker sans hit. C’est dans ce même appartement que, 43 ans plus tard, nous avons rencontré Boris, qui nous révèle quelques secrets de fabrication de ces titres inespérés pour les fans de Bashung.

RFI Musique : Pouvez-vous nous dire comment vous avez retrouvé ces chansons inédites ?
Boris Bergman : Je n’ai rien jeté, je suis un vieux rat. Comme le Chinois qui a acheté son pot de chambre à l’époque Ming et qui ne sait pas que ça vaudra une fortune 2000 ans plus tard à l’Hôtel Drouot ! Barclay m’a demandé s’il me restait des archives. J’avais des bandes magnétiques chez moi, mais il y a longtemps, Jacno, avec qui je bossais, s’était fait cambrioler et n’avait plus de quoi enregistrer. Alors, je lui avais prêté mon Revox, et depuis je ne pouvais plus écouter mes bandes. Je les ai confiées aux gens de Barclay et ils m’ont rappelé le lendemain en me disant que c’était formidable. Sur ces bandes, il y avait trois maquettes enregistrées ici, à Montmartre : J'ai du…,  En 24x36 et Le Pôle Nord commence ici. On avait un très bon micro Shure, ça aide pour le son. Ces trois chansons inédites sont les rescapées d’un album qui a failli se faire. Elles avaient été refusées par les directeurs artistiques de l’époque. Pour cette intégrale, j’ai aussi retrouvé trois nouvelles versions de Touche pas mon pote. Au début, Alain voulait faire ce morceau en duo avec Jane Birkin. Ça ne s’est pas fait parce que Gainsbourg n’a pas voulu. Désolé de cafter, Serge n’aimait pas la concurrence. Alain acceptait les textes dans leur totalité, mais il y avait toujours deux ou trois lignes qu’il voulait que je change. Il y avait aussi la maquette d’un titre qui n’est pas considéré comme un inédit parce qu’il est sorti sur Roulette russe, Y’a un yéti dans le Monoprix, où il chante juste deux lignes. C’est l’histoire de deux vigiles qui voient un type voler une K7 d’Éric Charden. Pour la petite histoire, Charden n’a jamais compris pourquoi j’avais mis ces lignes-là, "Je vois un type qui gaule une cassette d’Eric Charden/ Heureusement qu’on est là pour faire respecter la loi". Tout simplement parce que c’est le chanteur qui pique, Éric Chardon ! (rires)

On imagine que ces redécouvertes ont dû vous plonger dans la nostalgie…
Oui, en réécoutant ces morceaux, je me suis rappelé plein de choses. C’était la belle période parce qu’on était dans l’attente, à la dérive depuis le premier album Roman Photo chez Eddie Barclay. Alain s’était fait virer, on enregistrait des nouveaux titres. Pour Roulette russe, on a eu un quart de page dans Libé, ce n’était pas rien. Les portes commençaient à s’ouvrir. Ce qui me plaît dans ces chansons, c’est que finalement la statue était déjà dans la pierre. Il y a un peu ce qu’il va y avoir dans Roulette russe et dans Pizza. Et peut-être même dans la suite.

De quand datent ces morceaux ?
Les trois inédits ont été faits durant l’automne 1976. J’avais acheté l’appartement en rentrant de San Francisco, et j’ai su que le peintre russe Soutine y avait séjourné deux ans. Marcel Aymé a écrit Passe Muraille au cinquième étage. Il y a eu du beau monde, et maintenant il y a moi ! (rires) Et comme Alain avait du mal à dire adieu à ses différentes camarades, il dormait souvent ici, sur mon sofa. C’est toujours le même aujourd’hui, d’ailleurs. Antoine de Caunes, Ricky Lee Jones, plein de gens ont dormi sur ce sofa, qui est magique : dès qu’on se couche dessus, on s’endort.

Quel était le rôle d’Alain dans ces enregistrements ?
Alain était un super mélodiste, un "producer" au sens anglais du terme. C’est pour ça que quand il me demandait de changer un truc, même si je n’étais pas d’accord, je lui faisais confiance. Je savais qu’il avait une vue d’ensemble de la chanson.

Et puis il y a cette autre maquette, celle où Bashung chante le générique français du fameux feuilleton Racines, dont il avait écrit la musique…
J’ai eu des courants d’air sur la moelle épinière en l’écoutant, parce que ça faisait des années que je cherchais cette version de Racines, qui a finalement été interprété par Saïd Amadis. Il y a des lignes qu’Alain ne chante pas jusqu’au bout parce qu’il n’arrivait pas à me relire. C’est pour ça qu’il bredouille à certaines fins de phrases.

Y a-t-il encore d’autres trésors qui traînent chez vous ?
J’ai retrouvé les premières lignes de Vertige de l'amour que j’avais écrit sur des papiers d’hôtel, et il est évident qu’il y a encore des trucs. Ces bandes, je les ai retrouvées en cherchant autre chose. Racines, je le cherchais depuis des années. Ma mémoire m’avait joué un tour. Je croyais que c’était sur K7 alors qu’en fait, c’était sur cette bande Revox. J’étais heureux de retrouver ça parce que s’il y a des morceaux où j’aurais changé une ou deux lignes, celui-là, je n’y toucherais pas. Le texte est très simple, "1800 et des poussières dans le Mississippi, il oublie son nom saxon, se fait appeler Ali, et sur le ring il fait quelques victimes/ Au bout du poing, les racines". Sinon, il doit bien me rester des bandes quelque part…

Alain Bashung Immortel (Barclay) 2019