DjeuhDjoah et Lieutenant Nicholson, duo solaire

Djeuhdjoah et Lieutenant Nicholson © Emma Burlet

Avec leur deuxième disque au joli titre, Aimez ces airs, les deux garçons DjeuhDjoah et Lieutenant Nicholson confirment leur langage impulsé dans leur premier opus, T’es qui ? (2015) : une chanson française qui groove en diable sur une musique afro, une poésie funky et ensoleillée. Portrait.

Leur premier album, déjà, avait fait mouche. En 2015, T’es qui ? révélait ces deux garçons dans le vent, qui balançaient tout sourire des sons de synthé futuristes et des chaloupes afro, sur lesquelles se posait leur poésie solaire, en français. Déjà, les bien-nommés DjeuhDjoah et Lieutenant Nicholson séduisaient par leurs jeux de mots qui claquent, leur son atypique et leur sincérité joyeuse.

Le deuxième opus confirme l’essai et consolide encore leur langage. A l’orée de la sortie d’Aimez ces airs, on retrouve Lieutenant Nicholson et DjeuhDjoah dans un café parisien. En civil comme sur scène, ces deux-là délivrent une manne de bonnes vibrations et affichent une complicité inébranlable.

Dans ce duo, nul ne saurait tirer la couverture à soi. Comme des frères, chacun braque le projecteur sur son copain, avec tendresse et fierté. A propos de Georges-Olivier – le prénom de baptême de DjeuhDjoah –, Nicolas – celui du Lieutenant – décrit : "J’aime sa façon de digérer Francis Bebey, Fela Kuti, la chanson française, sans en reprendre textuellement les codes. Il a aussi révélé ce que j’avais au fond de moi – ma culture afro. Et puis, il ose des phrases crues, que je n’aurais pas assumées, mais que je trouve géniales ! Enfin, tu vois sa tête : rien que son sourire, hyper solaire, anéantit la déprime !" DjeuhDjoah lui renvoie les compliments : "Nico, c’est un vrai caméléon, un superbe artisan musical, le meilleur arrangeur avec qui il m’ait été donné de collaborer."

Le duo, que leur bassiste surnomme Marc et Sophie, en référence au couple de la série culte sur TF1 dans les années 1990, avoue s’embrouiller au moins une fois par jour, puis se réconcilier aussi sec. "On se marre autant qu’on s’engueule, c’est dire !", rigolent-ils.

Pilote, architecte ou musicien ?

Destinés, étaient-ils tous les deux destinés ? Dans les années 90, les deux fréquentent le même terrain de basket sous le métro Glacière, Paris XIIIe, sans jamais se croiser… Jusqu’à ce jour où un ami commun, Tsinda, fait les présentations. C’est l’évidence.

Leurs trajectoires respectives pourraient expliquer cette connexion. Petit, Nico rêve d’avions et squatte, le nez à l’air, les meetings aériens. En clin d’œil, son père, le chanteur Laurent Voulzy, le surnomme Lieutenant Nicholson. Plus tard, le jeune homme entame des études pour devenir pilote. Un jour, une discussion avec sa voisine, psychologue retraitée, déclenche sa révélation : il sera musicien. Parce qu’il adore Herbie Hancock, et que ça ne "nécessite pas de technique particulière", il se pose derrière un clavier, en autodidacte, à 22 ans, joue de l’électro-funk-ragga, du dancehall, bosse avec son copain Charles Souchon, plus connu sous le nom de Ours.

De son côté, DjeuhDjoah – une sorte de verlan de George-Olivier – grandit entre le Cameroun, son pays d’origine, la France et le Sénégal. Le cousin de son arrière-grand-mère n’est autre que le grand Francis Bebey. Avec l’Afrique, il développe une relation qui passe par la cuisine et la musique. En 1997, après s’être fait "larguer", il "boit beaucoup de vin et compose sa première chanson." Dès lors, sa vocation de chansonnier l’emportera sur ses études d’architecture. Parmi ses influences majeures, il cite De la Soul, Fela Kuti, King Crimson, Outkast, mais aussi Mathieu Boogaerts, dans lequel il perçoit cette "afropéanité" qui agit en déclic. Nicolas déroule, lui aussi, la liste de ses étoiles – Ravel, Michael Jackson, The Roots, Queen Latifa, Toro y moi…

Groover en français

Lorsqu’ils décident de collaborer, naturellement, les deux, aussi complices que complémentaires, mêlent tout cela dans leur énorme shaker, pour inventer leur son suave, chaleureux et explosif. Avec les autres musiciens du disque, Aimez ces airs résonne de tous ces ingrédients – du funk, de la soul, de l’afrobeat, des digressions caribéennes, avec des cuivres frondeurs, des basses groovy, des sons de clavier audacieux.

Et pourtant, il ne saurait s’agir d’un télescopage ou d’un collage plus ou moins habile d’influences. Tous ces paysages musicaux s’imbriquent pour créer une terre musicale, une île enchantée, qui leur ressemble. Celle-ci tient à leurs voix : celle de Nico, éthérée, précise ; celle de DjeuhDjoah qui navigue entre des graves profonds à la Barry White et des aigus à la Bee Gees.

Et puis, il y a leurs textes, pour la plupart forgés par Georges-Olivier : mots qui sonnent et jeux de langues, dans un français rythmé comme jamais. Un pied de nez aux clichés ? DjeuhDjoah met les points sur les i : "Ceux qui pensent que le français ne groove pas, se posent leur propre limite. Chaque langue possède sa rythmique intrinsèque sur laquelle tu t’appuies quand tu composes".  Nicolas renchérit : "Le français, c’est la langue dans laquelle je m’exprime, dans laquelle je rêve. Je peux chanter 'I love you', mais quand je dis 'je t’aime', c’est tout mon corps qui parle." 

Créolité

Ce disque résonne aussi de textes en créole – guadeloupéen et martiniquais – et rayonne des croisements, de tous les métissages. Pas étonnant alors, à ce qu’il s’intitule Aimez ces airs, en jeu de mot-hommage au poète-fondateur de la négritude. Ce que retiennent, avant tout, les deux garçons ? L’histoire d’amitié. "Quand Césaire débarque à Paris, la première personne à laquelle il parle sur les bancs de l’Université, c’est Léopold Sédar Senghor. Ils avaient les mêmes combats – littéraires et politiques. Pour des jeunes Français d’origine étrangère, placer sur le devant de la scène ces grandes figures telles Aimé Césaire, désormais au Panthéon, ou Francis Bebey, peut être une énorme source de fierté." L’une de leurs chansons célèbre aussi la mémoire d’Auguste Cyparis, l’un des trois rescapés de l’éruption de la Montagne Pelée en 1902, au destin romanesque, qui fascine Nicolas.

Tel sonne Aimez ces Airs : un disque aux bribes d’enfances, aux racines profondes et à l’humour tendre, un disque de sourire et de hanches déliées. Ponctuée de chants-soleil, de mots doux et fous, la route de DjeuhDjoah et du Lieutenant Nicholson promet d’être longue et pleine de pas de danse.

DjeuhDjoah et Lieutenant Nicholson Aimez ces airs (Hot Casa Records) 2019
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