Les Innocents, retour à la pop

"6 1/2", le nouvel album du duo Les Innocents. © Yann Orhan

Quatre ans après Mandarine, le disque de leurs retrouvailles, le duo Les Innocents, composé de J.P. Nataf et Jean-Christophe Urbain, revient en pleine forme avec 6 ½, un disque d’été, un album plein de couleurs vives, qui renoue avec la pop joyeuse, les mélodies efficaces et les textes accrocheurs qui faisaient leur succès dans les années 1990.  Confidences de deux vétérans de la pop française, deux poètes, deux copains.

RFI Musique : Pourquoi avoir intitulé ce disque 6 ½ ?
J. P. Nataf :
En 30 ans, nous avons sorti six disques plus un mini de Noël. On compte comme des enfants : 6 ½.

Que s’est-il passé depuis vos retrouvailles il y a cinq ans ?
Jean-Christophe Urbain : On a réalisé un disque, Mandarine, sur lequel nous avons beaucoup planché. Puis, nous avons effectué une longue et belle et joyeuse tournée. Chaque soir, nous étions accueillis avec une extrême bienveillance, par un public nombreux. Nous jouions des titres de toutes les générations des Innocents…
J.P.N. : Sur cette tournée, nous étions légers. Cette légèreté nous a permis d’aller loin. Nous tournions à deux, avec nos seules guitares : une simplicité technique qui nous a permis de nous glisser dans de nombreux festivals. On était légers en état d’esprit, mais une lourde responsabilité pesait aussi sur nos épaules. Quand t’es deux, tu joues tout le temps, tu chantes tout le temps. Quand tu n’assures pas le lead, tu fais les chœurs : une concentration permanente. Tu gères une grosse machinerie intérieure...
J.-C. U. : Dans une salle fermée, ça passe, mais le plein air requiert une forte maîtrise de ton environnement, qui exige encore davantage, a contrario, d’allègement d’esprit. En fait, c’est un peu comme si on tapait le bœuf tous les soirs au coin du feu.

Dans quel état d’esprit avez-vous abordé ce nouveau disque ?  
J.-C. U. : D'abord, à propos du visuel. Sur la pochette de Mandarine, la photo en noir et blanc était belle, mais on se trouvait vieux, sévères. Et puis, le problème du précédent, c’est qu’il n’a pas eu le retour que l’on espérait, ni nous ni le label…
J.P. N. : Notre retour a été accompagné de beaucoup de bienveillance de la part du public et des médias. Et pourtant, les radios ont continué à jouer nos anciens tubes. Sur 6 ½, on a voulu remettre de la couleur… Sur Mandarine, on était dans le registre de l’aquarelle. Là, on a choisi des pots de peintures acryliques et on y est allés franco, avec beaucoup de joie.
J.-C. U. : On a voulu revenir vers la pop, composer les chansons plus rapidement, les lâcher plus vite, pour qu’elles s’envolent. On a accéléré le tempo dans tous les sens du terme. J’étais, en tout cas, dans cet état d’esprit et j’ai entraîné J.P. Avec l’âge, je m’aperçois que je me plais davantage à voir mes chansons terminées plutôt qu’à les écrire et les enregistrer.
J.P. N. : C’est, en effet, un disque qu’on a laissé s’échapper avant qu’il ne soit vraiment fini. C’était d’ailleurs déjà le cas de Fous à lier (1992, ndlr). Mais, au final, il n’y a pas une grosse différence entre un disque fini et un disque inachevé.
J.-C. U. : Un an de travail, si on t’écoute (rires).

Comment avez-vous composé ?  
J.-C. U. : On a changé la méthode. On a composé chacun nos chansons. Composer à deux nécessite du temps parce que les avis sont doublés. Donc c’est un processus lent. Il fallait qu’on soit vifs, rapides.
J.-P. N. : Surtout, on n’est que deux. On ne peut pas se démultiplier. J.-C. peut passer trois heures sur un son de grosse caisse et moi deux ans sur une phrase. L’un est plutôt du matin, l’autre du soir. Donc, cette fois, on a décidé de désigner des capitaines de chansons. L’un donne l’impulsion, l’autre change la couleur, tandis que le premier dort.  

Vous avez choisi les studios ICP à Bruxelles, ceux dans lesquels vous aviez enregistré votre premier disque, Cent mètres au Paradis (1989). Pourquoi ?  
J.-C. U. : On avait envie de s’amuser, de nous éloigner de notre quartier. On gardait par ailleurs de ce lieu un souvenir de fraîcheur, de naïveté. Ça changeait de notre studio-garage, à cinq minutes de chez nous.
J.-P.N. : Notre studio parisien est une force. C’est hyper pratique, mais au bout d’un moment, tout se mélange avec ton quotidien. T’es en train de composer et tu te dis : "faut que je passe à la banque, que j’accompagne les enfants, que j’aille faire les courses". Là, à Bruxelles, on était dorlotés, on allait de la console à notre lit et vice-versa. Et puis, on jouait comme des enfants avec tous les instruments dans le studio.
J.-C. U. : On a enregistré ce disque fin juin début juillet, en pleine lumière de jour, avec du soleil dès le matin : un disque d’été !

A posteriori, comment expliquez-vous le succès phénoménal de vos anciens tubes, tels Jodie ou L’Autre finistère ?  
J.-P.N. :
C’était une autre époque. Et puis certaines de nos chansons ont bénéficié d’un peu de chance, d’un coup de pouce. On essaie de construire toutes nos compositions comme des tubes. Certaines décollent, sans explication.
J.-C. U. : Il doit y avoir, en leur sein, une certaine idée de l’universalité. Mais je serais incapable de la créer. Je mets le même labeur dans chaque morceau. Et puis, sans qu’on sache pourquoi, certains parlent à toute une génération. Ce mystère…

Au final, qu’est-ce qui a changé depuis vos débuts il y a trente ans ?   
J.-P.N. :
La situation est davantage complexe. Nous avons connu la corne d’abondance, les cinquante glorieuses de la musique. Aujourd’hui, on a un peu plus les pieds sur terre. La vie autour de notre carrière se révèle moins planante, mais on a eu la chance de connaître la fin de cet âge d’or.
J.-C. U. : Ce n’est plus le même inconscient collectif, en effet, mais on a pu jongler entre les deux, avec toujours autant de bonheur.

Les Innocents 6 1/2 (RCA) 2019
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