Jean Leloup sans filtre

"L'étrange pays" est le neuvième album de Québécois Jean Leloup. © Dare to Care Records

Avec L’étrange pays, son neuvième album en 30 ans de carrière, le musicien québécois Jean Leloup, opte pour une collection épurée de 13 nouvelles chansons guitare-voix qui mettent à nu sa quête artistique.

Quatre ans après le retour-surprise À Paradis City, qui avait entraîné peu de spectacles, mais plusieurs prix, Jean Leloup est réapparu il y a quelques semaines en solo, armé d’un nouvel album qui traduit un retour à l’essentiel et une vulnérabilité assumée. Si l’album précédent suggérait déjà ce désir de faire simple – chez un chanteur qui nous avait plutôt accoutumés à ses excentricités –, L’étrange pays va bien plus loin : il se concentre uniquement sur sa guitare et sa voix.

Enregistrées en plein air, au Québec et au Costa Rica, les pistes récemment dévoilées refusent absolument tout artifice. Leloup est allé jusqu’à conserver tous les erreurs ou accidents de parcours, comme les sons nocturnes de la nature traversent tout l’album ou la notification iPhone qui retentit pendant la solennelle instrumentale Nouvelle alerte.

Ce pied de nez à la "magie" des studios, et sans doute à la surproduction de la plupart des parutions contemporaines, permet aux textes de prendre toute la place. On y entend, à l’état brut, les fables, les personnages, le jeu et le phrasé caractéristiques de Leloup, conteur-guitariste adepte du blues qui a soufflé ses 58 bougies.

Est-ce dire que L’étrange pays nous entraîne dans des sentiers inconnus ? Pas tout à fait, car on y renoue, d’une certaine façon, avec les quelques chansons à facture plus dépouillée que l’artiste avait fait paraître sur Le dôme en 1996 (comme Sang d’encre, désormais un classique autour des feux de camp au Québec). On y retrouve également les grands thèmes qu’il explore depuis le début de sa carrière – comme la mort (Passe ton chemin), la solitude (Les Goélands), l’errance (Le Sentier) ou l’enfance (Au jardin de ma mère).

Ces motifs familiers sont toutefois illustrés par de nouvelles histoires fantaisistes (avec un "homme à la tête de chien" ou un "enfant fou", par exemple) qui peuvent se faire parfois tristes, en dépit des pointes d’humour. Et le refus catégorique de toute forme d’habillage ou d’arrangements met en valeur son processus de composition comme jamais auparavant. Leloup nous donne un accès privilégié à son inspiration artistique, à l’arrivée d’une chanson, qui nous est rendue telle que composée, avant que toute la machine ne s’en empare pour la transformer.

L’étrange pays n’est certes pas la meilleure porte d’entrée pour découvrir l’auteur-compositeur, qui est une figure iconique au Québec depuis des décennies. Mais cette nouvelle démarche artistique en solitaire, qui pour le moment n’inclut aucune prestation (hormis le bref tour de chant dans la pénombre lors du lancement le 22 mai dernier, dans une galerie d’art contemporain de Montréal), rompt décidément avec les normes de l’industrie. C’est avant tout un doux cadeau pour les fans avertis, un compagnon de marche en forêt pour les amateurs de contes décalés portés par la guitare d’un songwriter émérite.

Jean Leloup L'étrange pays (Dare to Care Records) 2019

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