Maxime Le Forestier : à quoi sert une chanson ?

Maxime Le Forestier sort un nouvel album intitulé "Paraître ou ne pas être". © Magda Lates

Six ans après Le Cadeau, Maxime Le Forestier revient avec un nouveau bouquet de chansons, réunies dans l’album Paraître ou ne pas être. Dans ses titres en forme de comptines, de fables tendres, créées dans sa maison de campagne au bord d’un ruisseau, il aborde les thèmes de l’écologie, de la politique, de l’amour et de l’enfance : des petites créations épurées et essentielles. Rencontre.

RFI Musique : Qu’avez-vous fait depuis la sortie de votre dernier disque, Le Cadeau, il y a six ans ? 
Maxime Le Forestier :
Beaucoup de concerts, deux ans de tournée. Puis des vacances d’un an. Enfin, je me suis remis à écrire tranquillement, en laissant venir les chansons. Je ne sentais ni l’urgence ni la nécessité de réaliser un disque… Aucune deadline !

Où avez-vous écrit Paraître ou ne pas être ?
J’ai quitté Paris pour m’exiler dans notre maison de campagne du Loir-et-Cher : un ancien moulin isolé, aux pieds d’une rivière qui tient davantage du ruisseau ; un moulin pauvre, qui n’avait pas assez d’énergie pour fabriquer de la farine, et écrasait donc des glands pour élaborer du tanin. Cette maison et moi, on se connaît bien. C’est un lieu chargé d’énergie, tout indiqué pour l’écriture. Et à vrai dire, il n’y a rien d’autre à faire. Toutes mes chansons depuis 40 ans ont effectué un stage là-bas – relectures, révisions, corrections… Jacques Weber est venu y écrire certains de ses scénarios. Alain Louvier y a mis en musique Ronsard, etc. Et puis, c’est une maison où l’on chante beaucoup, autour des guitares…

En résultent des chansons assez courtes, à l’os…
Oui, je voulais des créations sans gras, avec des introductions et des conclusions courtes. Dans la plupart des titres de ce disque, la chute éclaire les couplets : des chansons brèves, efficaces, comme des petites fables, des comptines.

Près de 50 ans après Comme un arbre dans la ville, vous chantez Ça déborde, autre chanson écologique. Comment la société a-t-elle évolué ?
Je note une avancée significative. Il y a cinquante ans, nous étions perçus tels de doux utopistes irresponsables. À l’époque, la société nous regardait, mes homologues et moi, comme de gentils rêveurs. Il n’y a qu’à voir ce terme, un peu niais, péjoratif, de "baba cool", créé dans les années 1980, pour désigner les personnes qui partaient habiter à la campagne. Aujourd’hui, heureusement, on considère ces problèmes plus sérieusement.

Dans Date limite, vous regardez votre enfance avec tendresse. Vous sentez-vous nostalgique ?
Pas du tout. J’adore la nostalgie chantée par Brassens ou Souchon. Mais ce n’est pas un sentiment que j’aime vivre. Je préfère célébrer le temps présent, plutôt que de regretter le passé. Alors, bien sûr, il doit me rester quelque chose de mon enfance, sinon je ne ferais pas ce métier. Mon vieil oncle Peter, décédé récemment à l’âge de cent ans, m’a d’ailleurs fait cette remarque peu avant son trépas : "Je me demande s’il est bien raisonnable pour un homme de passer sa vie à chanter des chansons…"

Dans Vieille dame, vous livrez votre vision de la France : une personne âgée bloquée par ses peurs…
Elle "paraît" en effet être une vieille dame. Pendant la campagne présidentielle, tout le monde disait qu’il fallait du changement. Et je me disais que chaque mutation allait faire mal à quelqu’un. La France souffre. Sa douleur ressemble à de l’ankylose. Et puis, tous les cinq ans, on choisit un nouveau président qu’on réprouve à corps et à cris deux mois après son élection. Le pays craint l’étranger, et le moindre événement qui bouleverse ses habitudes.

Vous célébrez aujourd’hui vos cinquante ans de carrière. Qu’est-ce qui a évolué depuis vos débuts ?
Les métamorphoses ont été énormes : des progrès fabuleux dans les techniques d’enregistrement, des évolutions dans les modes de diffusion. L’informatique et le numérique ont bouleversé la donne. Mais au final, la recette première reste la même : une phrase initiale, un mot, un choc, qui donne envie d’écrire une chanson. Le reste – guitare, ordinateur, etc. – ne fait que suivre cette impulsion.

50 ans après vos débuts, qu’est-ce qui vous tient encore debout ?
L’envie de chanter est toujours là, intacte. Mais écrire devient de plus en plus difficile. Parce que mes nouvelles chansons sont en concurrence avec celles installées dans le paysage depuis 40 ou 50 ans. Mes créations récentes partent toujours avec ce handicap. Au final, c’est le temps d’existence qui nourrit et complète une chanson. Plus elle occupe l’espace depuis longtemps, plus des personnes ont eu l’occasion de vivre des émotions dessus. L’apport du public est fondamental...

Vous aimez la chanson française d’aujourd’hui ?
Énormément ! Je note surtout une grande présence des femmes dans la composition. Leurs voix portent loin, et elles se multiplient.  J’ai ce sentiment général de féminisation dans l’écriture.

Pour vous, quel est le secret d’une chanson réussie ?
C’est quand elle remplit sa fonction. Une chanson peut servir à faire dormir les enfants, à séduire une femme, à amener des soldats à l’assaut, à vendre un espace publicitaire… Une bonne chanson, c’est celle qui remplit l’office pour laquelle elle a été créée. Pourtant, mes chansons les plus connues, au final, je ne leur avais pas assigné de missions. Je ne savais pas à quoi elles serviraient. Né quelque part, par exemple, traduite en plein de langues, m’échappe complètement. San Francisco, en kabyle, devient Tizi Ouzou et se transforme en chanson politique, qui réclame que la Kabylie soit aussi libre que la Maison bleue. Il y a aussi l’exemple du Temps des Cerises, à l’origine une chanson d’amour. L’époque et le dernier couplet en ont fait une chanson révolutionnaire.

Vous avez longtemps été perçu comme un chanteur engagé… Vous pensez qu’une chanson peut changer le monde ?
Absolument pas. Une chanson raconte, éventuellement, son époque. Elle fait partie d’un mouvement, mais elle n’est jamais à l’origine de quoi que ce soit. Je n’aime pas ce côté "engagé" car, qui dit "engagé", dit "militant". Et qui dit "militant" dit qu’on veut persuader les autres et qu’on a raison. Je ne veux pas asséner des vérités. J’adore les formules interrogatives…

… Comme le titre de votre disque ! Et d’ailleurs, paraître ou ne pas être ?
Je fonctionne par alternance. Il y a des périodes où je "parais" davantage, comme aujourd’hui, en pleine promo. Et des périodes de plus en plus longues, de plus en plus fréquentes où je m’isole, et où je renforce mon "être". J’aime la scène, car c’est l’unique lieu où j’ai enfin l’impression de conjuguer les deux.

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Maxime Le Forestier Paraître ou ne pas être (Polydor) 2019
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