Les Francos de La Rochelle revisitent 35 ans de festival

Élodie Frégé, Ben Mazué, Maissiat, Barbara Carlotti, Tim Dup et Cali aux Francos de la Rochelle 2019. © RFI/Edmond Sadaka

Le festival des Francofolies de La Rochelle célèbre sa 35e édition qui a débuté le 10 juillet. Pour marquer cet anniversaire, André Manoukian, auteur-compositeur, artiste aux multiples facettes, a imaginé un concert-anniversaire avec quelques interprètes comme Cali, Barbara Carlotti, Tim Dup et d'autres. Il nous expliquait sa démarche avant le concert donné dans la salle du Théâtre de la Coursive ce 11 juillet.

RFI Musique : Comment avez-vous atterri à la tête de cette création ?
Alain Manoukian : Vous connaissez l'homme qui ne sait pas dire non ? (rires). Quand Gérard Pont (le patron des Francofolies, ndlr) m'invite pour un concert, je lui dis que je vais faire du jazz. Il me répond : "Qu'est-ce que tu as d'autre en stock ?" J'ai un quatuor de musique arménienne du XIXe d'extrême gauche. Je le sens très moyennement emballé (rires). Là il me dit qu'il a l'idée de faire avec moi, l'histoire des Francofolies en chansons. Il y a eu quelque chose d'assez émouvant quand j'ai mis le nez dans cette histoire et surtout dans le rapport amoureux qu'ont les chanteurs avec ce festival. Tout est arrivé évidemment grâce à Jean-Louis Foulquier. On lui doit tous un peu notre carrière. Avec Liane Foly, notre première radio, c'était Pollen. Le débit d'une histoire d'amitié incroyable. Un jour, lorsque Foulquier t'appelle pour te dire qu'il veut faire la fête à Liane, tu atteins une sorte de Graal. C'était fait dans une bienveillance, loin du show-biz et pourtant au cœur de l'épicentre. L'esprit des Francos est resté après Foulquier, Gérard Pont est lui aussi un amoureux de la chanson.

Aviez-vous reçu un cahier des charges pour cette soirée ?
Les chansons, on les a choisies ensemble à travers tous les artistes qui sont venus ici. On a fait un casting et on a proposé aux artistes de venir les interpréter. C'est de notoriété publique : je chante faux comme un jambon ! C'est aussi pour cette raison que je suis amoureux des chanteuses et chanteurs.

N'est-ce pas compliqué de résumer tous ces moments en une soirée ?
J'ai dit à Gérard Pont qu'il était un superbe "bullshiter". C'est un compliment dans ma bouche. Un "bullshiter", c'est un mec qui raconte une histoire avec un début, un milieu et une fin. Il y a eu un canevas qui était assez évident. Je ne vais pas faire l'histoire secrète des chansons, mais on remarque très souvent qu'une grande chanson a failli ne jamais exister. Lors de la première édition, c'est Thiéfaine qui ouvrait le festival. Foulquier, la veille, n'avait presque pas vendu de billets, il songeait à annuler. Le lendemain, les gens sont arrivés en masse et ils ont transformé la gare en un véritable camping. C'était plein. Personne ne se doutait que le public de Thiéfaine n'achetait pas ses billets à l'avance.

Tout est possible ici selon vous ?
J'ai une jolie histoire sur Aznavour. Foulquier a envie de l'avoir en 1992. Aznavour est tellement pro qu'il lui répond que c'est un festival en plein air, que c'est plein de jeunes, donc pas pour lui. Foulquier insiste, Aznavour se renseigne et il lui propose de moderniser son répertoire en faisant plus swing. Foulquier n'ose pas le contrarier, mais n'est pas certain que ça soit la meilleure option (rires). La veille, la billetterie n'a pas non plus décollé. Foulquier fait le tour des centres de jeunesse et des campings. Il promet aux animateurs des places pour le concert de rap du lendemain s'ils viennent voir Aznavour avec les mômes. Ils sont venus et un gamin dit à la fin à Foulquier : "C'est quand même un grand monsieur, Aznavour".

Qu'écoutiez-vous en juillet 1985 ?
Je venais de découvrir Prince, j'écoutais Police, les Rita Mitsouko. Et puis j'étais toujours dans le jazz.

Quel est votre souvenir marquant des Francofolies ?
Je me souviens du jour où on s'est retrouvés tous sur scène avec Liane Foly, Maurane et tous les artistes qui sont venus parce que Foulquier avait décroché son téléphone. C'est un public particulier : il pogote bien, mais sur de la chanson française. C'est le seul festival qui existe dans ce pays, à ce niveau-là.

Peut-on parler encore de variété française ?
La variété française est morte. Il y a la chanson-chanson qui est devenue un genre. Les musiques de niche sont en train d'arriver. Il y a aussi des gens qui viennent du hip hop et du rap et qui commencent à y injecter de la chanson. Cela devient compliqué pour un chanteur pop actuellement. Auparavant, les jeunes artistes se faisaient développer par des majors. C'est terminé ce fonctionnement-là. Chacun se débrouille dans sa niche puisqu'il faut appliquer des principes de marketing. On se retrouve dans une autre forme de variété avec un éclatement des styles et une profusion de créativité.

Jusqu'au bout, un suspens savamment entretenu pour ne rien dévoiler des forces en présence. Seul Tim Dup avait vendu la mèche sur les réseaux sociaux. Combien seraient-ils derrière le micro ? Faut-il s'attendre à un casting royal ? Les interrogations et les pronostics fusent. Au final, six sur la ligne de départ : Maissiat, Élodie Frégé, Barbara Carlotti, Tim Dup, Ben Mazué et Cali.

Autour d'eux, un quatuor à cordes, un percussionniste et André Manoukian. Ce dernier glisse entre deux chansons des anecdotes savoureuses. Aussi on apprend que Véronique Sanson, en symphonique et qui a connu la tempête cette année-là, a poursuivi son concert malgré l'envol de toutes les partitions, ou que les Rita Mitsouko ont longtemps boudé le festival à la suite d'un premier accueil glacial. Ce qui frappe aussi, c'est ce parti-pris de convoquer la nostalgie à outrance. Hormis Stromae, Mathieu Chédid ou Benjamin Biolay, la plupart des chanteurs ou chanteuses célébrés (seulement quatre femmes sur vingt-deux) ont plus de cinquante ans ou sont morts.

Sans être honteuse, cette soirée ne restera pas dans les annales. Trop de chansons mélancoliques, trop de ventres mous. Pas vraiment judicieux d'opter pour le jeune Tim Dup pour le titre Ton héritage. Une revisite dénuée de muscles et surtout de frissons. Manque de panache - et de justesse – aussi pour Barbara Carlotti qui passe à côté de J'm voyais déjà, Madame Rêve et de Formidable mais s'empare avec brio de La petite cantate.

Maissiat, impeccable et sous-utilisée (trois passages) tire Tim Dup vers le haut pour honorer Jacques Higelin, recordman des participations aux Francofolies (Je ne peux plus dire que je t'aime). Cali emballe et surfe sur une belle palette émotionnelle en s'attaquant successivement à Thiéfaine (Je t'en remets au vent), Nino Ferrer, Léo Ferré (Avec le temps, d'une sobriété exemplaire), Cabrel (L'encre de tes yeux), Delpech (Quand j'étais chanteur). Habile sur Marcia Baïla, Ben Mazué est moins percutant avec L'idole des jeunes. Elodie Frégé connaît, elle aussi, des fortunes diverses (remarquable pour Mistral gagnant, décevante pour Qui de nous deux). Le public, heureux, s'accroche à tous ces refrains qui ont défié le temps. La nostalgie est décidément toujours gagnante. 

Francos de La Rochelle du 10 au 14 juillet 2019 : Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram

© RFI/Edmond Sadaka
André Manoukian aux Francos de La Rochelle, le 11 juillet 2019.