Quand la musique s’installe au musée

Exposition électro/Philharmonie. Reconstitution du studio de Jean-Michel Jarre. © RFI/Valérie Passelègue

Une grande expo sur l’électro, une autre sur le lien entre immigration et musique à Paris et à Londres… La musique s’est largement ancrée dans les musées français. Derrière le fait de "donner à voir" ce qu’on entend d’habitude, il y a la volonté pour ces institutions culturelles de se renouveler et de rajeunir leur public.

Le lundi, c’est jour de fermeture au Musée d’Orsay. Mais Abd Al Malik répond à nos questions directement sur le parcours de l’exposition Le modèle noir, de Géricault à Matisse. Le chanteur, qui a suivi de près sa préparation, a écrit son dernier livre-disque, Le jeune noir à l’épée, en s’inspirant du tableau du même nom montré à cette occasion, et surtout, il a créé son nouveau spectacle qui mêle musique, danse, et poésie, dans l’auditorium du grand musée parisien.

Un chanteur au musée ? "Moi, je viens de la rue, de la cité. Quand j’étais gamin, il y avait des endroits qui n’étaient pas pour nous. C’était des lieux de culture. En fait, en grandissant, je me suis aperçu qu’il n’y a aucun lieu qui est fermé à qui que ce soit. Je suis là pour dire : 'C’est chez toi, ici'", estime-t-il. Le Musée d’Orsay a trouvé un nouvel ambassadeur, signe que la musique a trouvé ancrage dans ses murs.

Dans l’ancienne gare d’Orsay, le répertoire classique fait partie du programme depuis trente ans. Mais le phénomène s’est accéléré, grâce à des concerts de "musiques actuelles" organisés à l’intérieur même du musée. Au milieu des statues de l’allée centrale, on a ainsi pu voir La Maison Tellier, Chassol, Nosfell ou Chapelier Fou. Depuis un an, des promenades musicales mènent les visiteurs directement sous les tableaux de Monet, Van Gogh, Cézanne et autres Gustave Courbet.

Pourquoi une institution comme celle-ci, a-t-elle besoin de musique ? Les chefs-d'œuvre de sa collection ne sont-ils pas suffisants ? "Pour être vivants, les musées ont besoin d’offrir de nouveaux regards sur leurs collections et de multiplier les portes d’entrée. De ne pas avoir seulement le regard des conservateurs et des historiens de l’art, mais aussi celui d’artistes", observe Luc Bouniol-Laffont, son directeur de la "programmation culturelle".

"S’inspirer de l’esthétique de la fête"

Même pour une institution mondialement connue, l’enjeu est "le renouvellement des publics", c’est-à-dire de toucher un public plus jeune et plus large. La musique fait partie intégrante de ce renouveau, quand elle n’occupe pas la première place. Le reggae, les grands de la chanson française, les comédies musicales, bientôt Picasso ou le rap… Avec son musée de la Musique et ses expositions temporaires, la Philharmonie de Paris s’est fait une spécialité en la matière depuis son ouverture, en 1997.

Grâce à son millier d’instruments – sur un fond qui en compte 7 000 – , le musée retrace "une histoire de la musique, principalement occidentale et savante", qui s’ouvre progressivement. "On va reconstituer le studio du compositeur de musique concrète Pierre Henry, explique Thierry Maniguet, l’un de ses conservateurs. La dimension interactive sera très forte. On aura des machines pour comprendre la genèse de sa musique. Dans le studio, on apprendra à agencer des sons, et on pourra manipuler un synthétiseur sur lequel sera expliquée chacune des étapes de la synthèse sonore."

Les expositions temporaires, qui s’intéressent généralement aux musiques pop arrivées après les années 1950, complètent ce tableau. À chaque fois, il s’agit de "donner à voir" ce qu’on écoute, d’habitude dans des concerts ou dans son salon. "Comment donner à voir ? Comment faire en sorte que la traduction de la musique ne soit pas naïve ? Ou trop conceptuelle ? Quelle scénographie adapter au sujet ? C’est notre travail quotidien", explique Marie-Pauline Martin, la directrice de la Philharmonie, qui gère une équipe de dix conservateurs à l’année.

Alors qu’elle est plutôt divertissante, la musique demande des trésors d’imagination pour s’exposer. La grande exposition Electro, de Kraftwerk à Daft Punk (qui vient de fermer ses portes), le parti pris a été de débuter l’exposition dès l’entrée des bâtiments et de "s’inspirer de l’esthétique de la fête", selon Jean-Yves Leloup, son commissaire. Les claviers, les boîtes à rythmes, les consoles, sont exposés à l’égal des œuvres d’art contemporain ou des photographies grands formats. De même, la bande-son de l’exposition, mixée par Laurent Garnier, résonne très fort tout au long du parcours.

© Musée National de l'Histoire de l'immigration
Affiche de l'exposition "Paris-Londres Music Migrations (1962-1989)".

 

La musique : médium de la jeunesse

Objets fétiches ou œuvres d’art contemporain ? Bornes d’écoutes ou vidéos d’archives ? Au Palais de la Porte Dorée, qui consacre actuellement une rétrospective très riche au lien entre les migrations et la musique à Paris et Londres de 1962 à la fin des années 1980, le choix fait a été de ne pas proposer d’audioguide ou de "parcours au casque", pour pouvoir "partager" la visite. Le parcours évoque "tout ce qui entoure la musique" : les fans, passeurs de musique, mouvements contre le racisme…

C’est la première fois que le musée de l’Histoire de l’immigration consacre une exposition à la musique, même si elle était présente jusque-là dans son parcours et émaillait quelques-unes de ses expositions temporaires. L’exposition Paris-Londres. Music Migrations, parmi les plus documentées qu’on a pu voir sur la musique, compte notamment beaucoup d’objets appartenant à des collectionneurs privés ou à des artistes en personne, ce qui demande aux musées de longues démarches.

Les musées eux-mêmes changent de visage. Ils sont souvent, à l’image de la Philharmonie de Paris ou de l’Institut du monde arabe, des institutions "pluri-disciplinaires", qui conjuguent plusieurs formes d’arts et d’expressions artistiques. "Il y a deux phénomènes qui se croisent, analyse Hélène Orain, directrice du Palais de la Porte Dorée. Les anciennes frontières entre les établissements culturels sont en train disparaître. On fait des concerts dans les musées, et on fait du patrimoine dans les théâtres et les salles de concert. Il y a cette émergence des lieux hybrides, mais ce qui compte, c’est qu’on aille voir… Et même si on n’est pas trop touché à la Porte Dorée, on n’a pas trop le choix. Si on ne fait rien, le public des musées va vieillir. Donc, il faut élargir le public en direction de la jeunesse. Or, cette jeunesse-là n’a pas les codes et il faut la faire venir, avant de l’amener sur notre terrain."

L’an prochain, la Halle de la Villette accueillera à partir du printemps une adaptation française de l’exposition Revolutions – Records & rebels, déjà présenté au Victoria & Albert de Londres, qui revient sur la fin des années 1960. À deux pas de la Philharmonie, qui siège à une centaine de mètres à peine, le parc de La Villette, dans le XIXe arrondissement, ne saura alors à quelle exposition se vouer. 

Site officiel du Musée d'Orsay
Site officiel de la Philharmonie de Paris
Site officiel du musée de l’Histoire de l’immigration