Dans le miroir de La Grande Sophie

La Grande Sophie, impeccable mélodiste, publie l'album "Cet instant". © Simon Kerola

Chanteuse toujours en mouvement, impeccable mélodiste, La Grande Sophie ausculte ici avec une conscience aiguë le temps qui passe. Sur ce huitième album court Cet instant – neuf titres – mais à l'intensité imparable, l'électronique cohabite avec l'acoustique et la voix s'autorise toutes les audaces. Une belle variation des plaisirs.

RFI Musique : Qu'est-ce qui a conduit au choix du piano pour la composition de ces chansons ?
La Grande Sophie : Comme je fais mes maquettes à la maison, j'ai des claviers, des synthés avec lesquels j'avais déjà composé. Mais quand tu touches à un véritable piano, ce n’est pas du tout pareil. Ce ne sont pas les mêmes sensations et, par exemple, tu as envie de jouer plus longtemps que sur un clavier. Cela faisait un moment que je lorgnais cet instrument. Un jour, j'ai cessé d'hésiter et j'ai décidé d'en acheter un. Cela prend de la place chez toi donc ce n'est pas un choix que tu fais à la légère. Le piano m'a tiré vers l'imaginaire, j'y suis allée sans peur avec la fraîcheur des débuts.

Le refus de tourner en rond aussi ?
Proposer autre chose est essentiel, je ne veux pas me priver de mes envies. La musique doit rester ludique pour moi. À chaque fois, je trouve un élément nouveau qui m'amène plus loin. Là, hormis le piano, il y a d’autres aspects comme ma façon de chanter qui n'est pas la même. Je déteste qu'on m'enferme quelque part. Une fois que j'avais écrit les chansons, j'ai eu ce besoin de les confier à des réalisateurs qui m'incluent dans le temps présent. Je voulais que ce soit un disque de 2019, avec des sons de 2019, mais qui m'appartiennent.

D'où le titre Cet instant ?
Quand tu prends ton miroir et que tu vois les choses apparaître, c'est la transformation qu'on connaît tous de notre corps, de notre visage. Et, souvent, tu ne t'attends pas forcément que cela arrive à tel ou tel endroit. Ça fait quelque chose parce que tu cherches à te reconnaître, mais ce n'est plus vraiment toi et tu ne sais pas vers où tu vas. Cet instant, c'est aussi lié à la pochette d'album. Et ces marques du temps, j'ai voulu les retranscrire avec cette image de vitre brisée qui continue de se fissurer progressivement.

Pourquoi avoir fait appel à deux réalisateurs ?
Je ne les connaissais pas. C'est mon directeur artistique, vraiment exceptionnel et qui connaît très bien mon parcours, qui a pensé à Sayem. C'est un garçon qui fait beaucoup de choses puisqu'il est à la fois producteur, manageur, photographe. Il était partant à condition qu'il soit épaulé par quelqu'un. Il a proposé Sébastien Berteau qui est surtout musicien de l'image. On a formé comme ça un trio. Je leur ai confié mes maquettes pour qu'ils mettent des sons dessus. On n'a pas travaillé en live, mais grâce à des fichiers qu'on s'envoyait sur le net. J'attendais parfois des semaines. Et comme je suis assez impatiente, c'est là que j'ai eu l'idée d'écrire l'instrumental du disque.

Une première sur un de vos disques ?
J'avais fait des musiques pour des téléfilms, trois pour Arnaud Mercadier dont Disparition inquiétante avec Sara Forestier. J'avoue que ce sont des moments privilégiés où je m'enferme dans mon cocon, je n'ai plus de paroles à écrire, je suis au service de l'autre et j'ai des images qui surgissent. C'est instinctif et il faut travailler très rapidement.

Est-ce l'album d'une femme de 50 ans ?
C'est l'album qui voit naître cet âge-là. Un âge particulier que la société est là pour te rappeler et te faire ressentir. Plein de petites phrases arrivent sans crier gare à vos oreilles. Alors que je travaillais sur l'album, j'ai entendu beaucoup parler, de la part de gens pourtant bienveillants, de jeunisme.

Quel était le questionnement précis ?
Tu as envie de faire un retour en arrière sans nécessairement tomber dans un excès de nostalgie. Je pense à la chanson Nous étions. Ça fait trente ans que je vis une fabuleuse histoire d'amour. Il fallait que j'en parle, je ne pouvais pas laisser passer ça. Ou alors Missive, également. Si, par exemple, j'avais tourné à droite et non à gauche, j'aurais certainement rencontré d'autres personnes. Une autre de mes angoisses est de monter dans un train et de tomber sur un de mes premiers amours qui ne me reconnaît pas. Ce sont des choses qui marquent vraiment le temps. Je suis très fidèle dans mes relations amicales et dans mon histoire d'amour. Ce sont là encore des piliers là encore face au temps.

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Avez-vous hésité à inclure Nous étions ?
Moi qui suis pudique, c'est un pas franchi de supplémentaire. J'ai attrapé mon mari pour lui signifier que c'était sa chanson et il a fait celui qui n'était pas touché. Aux Francofolies de La Rochelle, j'ai terminé mon concert par cette chanson. Il était là dans la salle, je l'ai présenté et il a versé sa petite larme. C'était émouvant pour nous deux.

Sur le refrain de Missive, la voix bascule dans le lyrique...
Avec ma mère, lorsqu'on cuisinait à la maison, on faisait comme des opéras et on se lançait des airs. Puis à mon arrivée à Paris, j'ai pris des cours de chant et je me suis rendu compte que j'aurais pu faire du lyrique. Ma voix était très puissante, mais je n'avais pas la culture pour ça.

La mise en avant de la voix, c'était au cahier des charges ?
À chaque fois qu'on évoque mes chansons, on me parle de la mélodie, mais très rarement de ma voix ou de mes textes. J'avais donc le désir de mettre l'accent là-dessus. D'emblée, j'ai dit à Ayem et Sébastien que je ne les lâcherai pas sur la voix. Il y avait chez moi cette véritable volonté qu'elle soit produite et qu'on puisse tout comprendre.

Êtes-vous consciente d'utiliser de manière assez récurrente le "tu" dans vos chansons ?
Je n'avais pas analysé, mais maintenant que vous me le faites remarquer. C'est très direct le « tu » et c'est à la fois un dialogue avec les autres et un dialogue intérieur. À un moment donné, des gens venaient me voir après les concerts en me disant que je mettais souvent le mot poisson rouge dans mes chansons (rires).

Qu'est-ce que le spectacle L'une et l'autre avec Delphine de Vigan a amené au disque ?
Le titre Sur la pointe des pieds, c'est dans la continuité. J'avais pas mal de parties a cappella dans le spectacle. Je me suis dit que si je l'avais fait là, je me devais d'oser dans l'album. C'est un clin d’œil à cette magnifique aventure.

Et Où vont les mots, c'est pour elle ?
Non, même si elle a beaucoup pleuré en l'écoutant. C'était une chanson écrite pour Francoise Hardy juste après que je lui ai donné Le large. Il lui manquait des chansons et quand je lui ai demandé de quoi elle voulait parler, elle m'a dit : "Je ne sais pas, toutes mes chansons tournent autour du même pot". Et j'ai eu immédiatement cette phrase qui a résonné "Où vont les mots/Quand ils tournent autour du pot". J'ai écrit la chanson et elle m'a répondu : "Cette chanson n'est pas pour moi, elle est pour toi".

Vous vous voyez chanter vieille ?
Auparavant, je disais que je voulais être là à 86 ans avec ma corde à sauter (elle a longtemps usé de cet accessoire sur scène, NDLR). Sauf qu'on est passés dans l'ère de l'image avec les réseaux, et même les radios sont filmées. Maintenant, j'ai du mal à me regarder. Je me pose la question de comment y arriver. Peut-être en mettant des mots dessus. Si l'image fait que c'est trop difficile à accepter, je n'insisterai pas. C'est un métier très physique, le moindre pépin peut déstabiliser.

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La Grande Sophie Cet instant (Polydor) 2019