Arno, beau "bazaaar"

Arno. © Danny Willems

À 70 ans, Arno est toujours sur la route. Mais loin d’être un papy rockeur, le Belge promène son blues cabossé et sa voix rocailleuse sur toutes les scènes de la francophonie. Avec Santeboutique, il trace le portrait d’un monde chamboulé et se décrit en creux, en vieux pessimiste. On a rencontré le bonhomme lors de son passage à Paris.

Écouter un disque d’Arno, c’est presque toujours se retrouver en terrain connu. Il y a cette voix érodée, avec un accent flamand à couper au couteau, ce blues râpeux, plein de guitare électrique sale, et puis enfin, il y a au cœur de tout cela un bonhomme aux cheveux gris dont la parole d’ancien bègue coule étrangement quand il chante. Le chanteur belge est une véritable institution dans son pays, où il est depuis plus de quarante-cinq ans une figure du rock ; un personnage qui disait avec son groupe TC Matic que "putain, putain, c’est vachement bien, nous sommes quand même tous des européens".

Sur Santeboutique, son treizième disque solo (1),  Arno prolonge sa collaboration avec le producteur anglais John Parish (PJ Harvey, Eels, Dionysos…) et parle de ce monde pour lequel il devient "analphabète", lui qui "n’a jamais envoyé un e-mail de sa vie" et s’amuse des gens connectés avec toute la planète sur leurs "lap top", alors qu’ils ne se parlent même pas entre eux. Santeboutique ? "C’est un ‘bazaaar’, un bordel, comme quand deux personnes se disputent. C’est une expression qu’on utilise au Nord de la France et en Belgique. Un truc qu’on disait dans le temps, qu’on dit toujours à la cour belge", explique-t-il.

Santeboutique, un monde en plein chambardement

"Souvent je me sens comme une mouche excitée / Enfermée dans une bouteille vide / Mais les angoisses sont la nourriture / La nourriture pour l’esprit / Et la vie parle de la mort / Et la mort parle de la vie", dit le titre Naturel. L’ancien "beau, jeune, gauchiste" s’y décrit en "vieux pessimiste", posant un regard anxieux sur un monde en plein chambardement. "Tout est en train de changer en Europe",  estime-t-il. "Quand tu vois le Brexit… Est-ce que ça existe encore l’Europe ? Et pas seulement ça ! Il y a des jeunes qui font des études pour un métier qui, peut-être, n’existera plus dans cinq ans. On est dans un changement de décor. En France aussi, le conservatisme monte."

Sa ville d’Ostende, qu’il chante sur Oostende bonsoir, est pour Arno comme un coin de paradis, un refuge loin du fracas du monde. Il en connaît le moindre bar, parcourt ses plages et aime son atmosphère de station balnéaire. Qu’est-ce qu’il apprécie surtout ? "La mer du Nord, la lumière, et la liberté", glisse-t-il. "Dans le temps, il y a beaucoup de gens très connus qui sont venus à Oostende, Stefan Zweig, Victor Hugo, Molière ou Karl Marx, qui a écrit son manifeste. Dans les années 30, quand il y a eu la montée du nazisme en Allemagne et en Autriche, beaucoup d’intellectuels juifs et d’autres gauchistes sont partis vivre à Londres. Mais ils se sont arrêtés à Oostende, et beaucoup sont restés là-bas."

Tout au long de ce nouvel album, il trace certes l’autoportrait d’un homme qui chasse ses inquiétudes par l’humour absurde. Mais rien n’est jamais complètement triste chez ce "voyeur" qui dit prendre toute son inspiration "de l’être humain" et emprunte au registre de la fable. Les saucisses de Maurice, pour laquelle il n’y a, jure-t-il, pas de sous-entendus à déconseiller aux enfants, raconte l’histoire d’une femme végétarienne macrobiotique qui délaisse son mari pour un boucher, "Pour détruire sa tristesse, elle chante : ‘Vive les saucisses de Maurice’ ", dit le refrain, bien décalé.

"Pour moi, hier, c’est mort"

À 70 ans, ce "rêveur" continue les tournées avec la régularité d’un métronome. Pense-t-il dépasser un jour Mick Jagger, le chanteur des Rolling Stones, dans la longévité ?  "Je ne pense pas à l’âge. C’est l’être humain que me dit que j’ai septante ans, comme on dit en Belgique. Mais je ne le sens pas comme ça. Pour moi, hier, c’est mort. Je vis aujourd’hui, et demain, n’existe pas", constate-t-il. Il n’appelle pas la nostalgie de ses vœux et c’est même le contraire, puisqu’il lui fait un sort dans les dissonances de guitares et d’harmonica d’I am in trouble with flashback blues

"Je suis accro à ‘adrénaline’", glisse-t-il, évoquant presque cette hormone comme un personnage à part entière. "Et c’est la scène que me procure ça. Je ne fais pas de jogging ou de sport. Je suis deux heures sur une scène, et ça me fait du bien." Quand il ne tourne pas, le bonhomme dit au contraire que c’est le "bazaaar" et "que c’est très mauvais pour (son) foie". S’il fréquente assidûment les bistrots, il a pourtant appris à maîtriser sa consommation d’alcool et tourne désormais au Coca zéro. À la ville comme sur scène, Arno ne semble d’ailleurs pas très différent, un homme pudique et attachant, qui donne souvent aux journalistes les mêmes réponses parce qu’elles sont déjà habillées d’humour.

De toute manière, ses chansons en disent assez sur lui, que ce soit en français ou plus encore en anglais. Et c’est ce qu’on aime aussi, quand on le retrouve en concert, dans ses deux heures de sport rituelles.

Arno Santeboutique (Naïve) 2019
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(1) Ce décompte partiel ne prend pas en compte les groupes précédents d’Arno depuis le milieu des années 1970, Freckle Face, Tjens Couter et TC Matic ou les best-of et albums live.