Diane Dufresne, sagesse incendiaire

Diane Dufresne. © Philippe Evenou

Onze ans qu'on attendait de nouvelles chansons originales de la part de la diva québécoise. Diane Dufresne, toujours aussi vivante et vibrante, prend la plume pour s'alarmer de l'avenir de la planète ou dresser un constat imparable sur le temps qui passe. Et son interprétation fait notamment des merveilles sur trois éclatants morceaux signés par Cyril Mokaiesh. L'album s'intitule Meilleur après. Sauf que l'excellence est une constante chez elle.

RFI Musique : Avez-vous conscience qu'il a fallu s'armer de patience pour recevoir un nouvel album de votre part ?
Diane Dufresne :
Je travaillais beaucoup avec Marie Bernard, mais elle a pris une autre direction dans sa carrière. Aujourd'hui, pour faire un album, c'est compliqué, il faut être téméraire. On est très dépendants des autres. Ce n'est pas toujours facile pour moi parce que, depuis enfant, je suis une solitaire qui bosse dans son coin. Je connaissais Jean-Phi Goncalves, avec qui je travaille depuis longtemps et qui a fait notamment un remix de J'ai rencontré l'homme de ma vie pour mes spectacles, Antoine Gratton, Catherine Major, Daniel Bélanger. Puis le producteur Olivier Gluzman m'a dit que ce serait bien qu'il y ait des artistes français dans le projet. Et c'est là qu'est arrivé Cyril Mokaiesh.

Une connexion avec lui immédiate ?
Un beau rebelle aux yeux doux (rires). Au départ, j'étais sceptique, persuadée que la jeune génération ne me connaissait pas. Ignorant d'abord qui il était, je suis allée le voir sur le net. J'ai été frappée par sa pureté, sa poésie. On voit bien que Brel et Ferré sont ses bases. Lorsqu'il a su que je venais en voyage à Paris, il m'a envoyé une chanson en guise d'accueil, Comme un damné. Quelle merveille ! Tu ne peux pas passer à côté de ça, c'est quand même une femme d'un certain âge qui a encore une espèce de rage de croire en l'amour. Il y a eu d'autres tentatives comme Alex Beaupain, mais ça n'a pas fonctionné pour moi (il signe néanmoins la musique de Nocturne, NDLR).

Avez-vous le même appétit pour en découdre ?
J'essaie de garder le désir. Quand j'étais jeune, j'avais juste ce désir d'aller sur scène malgré la vie. Une vie privilégiée, bien sûr, mais pleine d'embûches avec des hommes parfois qui se conduisaient mal à l'époque. Il n'y avait pas de #metoo. En faisant ces nouvelles chansons, je me suis dit que je voulais retrouver des sensations. Et quand tu as des Mokaiesh qui débarquent, tu fais "Putain, c'est bon ça" !. Une chanson comme, Mais vivre, quand tu la reçois, ça te pique au désir, c'est un shoot d'adrénaline. C'est bien de chanter L'hymne à la beauté du monde ou Oxygène, mais c'est bien aussi d'aller ailleurs.

Qu'est-ce qui vous a amené au titre La peur à la frousse sur ce couple qui a survécu au Bataclan ?
D'abord, ce sont des choses habituellement auxquelles tu ne peux pas toucher. Mais l'histoire d'amour était belle, ce gars qui se couche sur sa femme pour la protéger des tirs et qui lui glisse à l'oreille des mots d'amour pour tenir. Le terrorisme est omniprésent dans notre société et un artiste est là aussi pour exorciser ses peurs. J'ai vécu à un moment donné dans le Marais, rue Charlot, ce n'était pas loin du drame. Faire ça dans une salle de concert et dans un café, c'est terrifiant. J'essayais d'écrire ma chanson d'amour, mais c'était toujours le Bataclan qui revenait dans ma tête. Impossible de passer à autre chose, donc la voilà ma chanson d'amour.

Dans Le temps me fait la peau, vous dites "Devant le miroir qui me glace/Mon enfance a perdu ma trace". Ils sont si glaçants, ces reflets-là ?
Oui, évidemment. Je ne me regarde pas tout le temps. Ce qui est bien, c'est que je ne vois plus bien clair, c'est brouillon et ça m'arrange (rires). Je vais devoir me faire opérer des yeux. Je me suis dit que c'était très personnel d'écrire ça, et puis finalement non. La cinquantaine, ça va. La soixantaine, ça passe encore, mais quand tu rentres dans les soixante-dix, c'est une autre affaire. Tu te lèves le matin et tu es prête à tout faire. Sauf que tu te regardes et tu ne penses pas comme tu te vois. Les gens désirent vivre éternellement, mais ils ne veulent pas être vieux. Il y a une contradiction. Chez moi, la peau plisse, mais le cerveau non !

Cyril Mokaiesh vous a écrit De l'amour fou. L'élu, c'est votre mari et manager Richard Langevin ?
Je ne pensais pas que ça pouvait exister (ils sont mariés depuis 1995, NDLR). A une époque, il fallait à tout prix qu'une femme ait un homme dans sa vie. Moi, j'avais le public et c'est ce qui m'aidait à vivre. On rêve toujours d'un prince charmant, d'un homme idéal, Richard était identique à ça. Quand je l'ai vu pour la première fois dans une pièce, il y avait comme une lumière autour de cet homme-là. A la fin, et alors qu'on devait enregistrer une vidéo, je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander s'il était marié. C'était pour rire car on commençait à se taquiner. Parce que je peux vous dire que les hommes, ça n'a pas toujours été rigolo pour moi.

La scène est-elle le lieu où tout est permis ?
On ne peut pas tout faire. Je ne suis pas le Cirque du Soleil, on a pas les mêmes budgets. On pense que je me suis tout permis parce que j'ai eu des robes transparentes. Comme je ne pouvais pas me payer des décors faramineux, j'ai mis le paquet sur les costumes. Après dans l’imaginaire, tout est permis à partir du moment où tu respectes le public. Quand j'ai fait le spectacle Comme un film de Fellini, je lui ai demandé de venir déguiser. A la fin, je faisais monter les gens sur scène pour qu'ils montrent leurs incroyables costumes aux yeux de tous.

Vous écrivez aussi vous-même tous vos spectacles...
Exactement. J'écris même l'énergie des applaudissements. Il ne faut pas ça applaudisse trop longtemps pour ne pas perdre en dynamique. Il y a eu des spectacles où j'ai préféré que les gens viennent me voir en n'aimant pas forcément, et qu'ils ressortent en étant un peu bousculés ou du moins avec quelque chose de marquant. Le public n'est pas passif, sinon c'est trop facile. C'est aussi pour ça que j'ai arrêté de chanter Le Parc Belmont sur scène. Je l'ai fait de plusieurs façons et je me devais me donner une discipline pour être dedans. Si tu commences à penser à autre chose, ça ne sert à rien. Hors de question pour moi de chanter sans être totalement concernée.

On connaît votre inquiétude au sujet de la menace écologique. Est-ce votre combat ?
Je ne vois pas ce qu'il y a de plus important que ça. Lorsque les gens vont être rendus au bout, ils vont réagir, ce n'est pas possible autrement. J'ai vu que des jeunes se mobilisaient pour casser leurs habitudes, arrêter de manger de la viande. Il faut trouver quelque chose de positif, qui motive. Changer nos codes, c'est important. Les gens ont peur de sortir de leur zone de confort, mais à un moment, ils vont finir par tout perdre. Jean Lemire, qui est ici notre Cousteau, a écrit L'odyssée des illusions et a dit que ça ne valait pas la peine qu'il continue. Ça fait réfléchir quand même. Je vis à la campagne et les animaux, ce n'est pas rien. S'ils disparaissent, on disparaîtra aussi. Je voulais chanter avec des baleines sur le morceau L'arche. Je me suis toujours demandé : qu'est-ce qu'elles peuvent bien nous dire ?

Est-ce vrai que Juliette Gréco a été une grande source d'inspiration pour vous ?
C'est une déesse. L'humour, aussi. Je suis faite de ce mélange de Juliette Gréco et de Janis Joplin. Quand je chantais dans les cabarets de la rive gauche, j'avais de l’eczéma et je regardais les gestes de Gréco, ses arabesques, on aurait dit un papillon, j'étais complètement subjuguée. Donc j'ai commencé à mettre mes mains en avant comme elle. L'interprétation, ça vient d'elle. Il y avait Catherine Sauvage, Pia Colombo. Mais Gréco, c'était la classe absolue.

Elle vous satisfait, votre traversée du chemin ?
J'ai fait du mieux que j'ai pu. J'ai perdu ma mère à l'âge de 12 ans et j'ai vite appris ce que c'était la mort. De ce fait, je n'ai pas eu de légèreté et il y a ce côté sombre qui ne m'a jamais quittée. Je ne suis pas quelqu'un de joyeux, j'aurais pu être une carmélite. Je suis heureuse de ma vie avec Richard. Tout ce parcours pour arriver à l'élu, comme vous dites (rires).  

Diane Dufresne Meilleur après (GSI Musique) 2019

Site officiel / Facebook