Izïa, un album après la disparition de Jacques Higelin

Izïa © Dominique Charriau / Getty Images

Elle n'a même pas encore trente ans et déjà quatre albums à son actif. Izïa, la fille de Jacques Higelin poursuit avec Citadelle sa mue électro-pop minimaliste et valide à nouveau le choix de la langue française. Un disque plein d'aplomb, aux prises avec des émotions aussi directes que contradictoires, conçu à Calvi, et surtout traversé par l'absence du père.

RFI Musique : Est-ce les événements, en l'occurrence la disparition de votre père et la naissance de votre fils, qui ont dicté l'humeur de l'album ?
Izïa :
Ce qui est certain, c'est qu'il s'agit d'un album très personnel dans lequel j'ai mis toute mon histoire, tous les événements liés à ces deux dernières années émotionnellement intenses. Je ne pouvais pas faire autrement, il me fallait être au plus près de mon ressenti, des sensations, mettre du sens dans ce que je fais. Ce disque est rempli de tout ça et ça m'a aidée dans mon cheminement aussi bien artistique qu'humain. Je suis allée le plus loin possible pour rendre justice à ce qui m'est arrivé. Ce n'est pas une décision que j'ai prise, c'est un peu de toute façon, le propre des artistes de mettre leur expérience intime au profit de la création.

Dans Dragon de métal, vous dites : "Tant que j'entends ta voix/Tout va". Il est immortel pour vous, d'une certaine manière ?
Il l'est à travers plusieurs prismes, mes mots, ceux des gens, sa musique, les archives, le souvenir en général. On vient me parler souvent de ses concerts, des moments où certains l'ont croisé dans leur vie. Je ne suis pas sur la défensive, ça me fait du bien. Il y a bien sûr l'absence, le manque, la tristesse de ne plus l'avoir à mes côtés, mais j'ai la chance qu'il existe dans le cœur des gens et le mien éternellement. Ce n'est pas donné à tout le monde de pouvoir entendre parler de lui tout le temps. Je sens sa présence, je sais qu'il m'accompagne, qu'il me surveille.

Est-il votre héros ?
Il a été un merveilleux compagnon de route, un allié, un frère, un père, un ami, une figure, un exemple. On avait une vraie fusion, on s'est vraiment trouvés. Je lui ressemblais beaucoup et je pense qu'il voyait beaucoup de lui en moi. Il était dans une période entre deux disques et il a pris de nombreuses années pour en faire un autre. Donc, il avait beaucoup de temps à me consacrer. En ce qui concerne les quelques années les plus formatrices de l'existence, il a été incroyablement présent pour moi.

Vous l'évoquez sans pathos. Ce n'est pas dans l'ADN des Higelin, l'émotion lacrymale ?
Mon père m'a toujours donné cette leçon-là : la mort fait partie du chemin et le cycle de la vie est un éternel recommencement. Là encore, il a été essentiel pour me transmettre cette philosophie et me préparer à gérer l'après. J'étais enceinte quand il est parti, quatre mois plus tard je donnais la vie, je ne crois pas au hasard. Il me manque tous les jours, mais je ne veux pas le célébrer dans la tristesse. De toute façon, et vous avez raison, il n'aurait pas aimé ça.

On entend aussi la voix de votre frère Arthur H sur Sentiers...
J'avais envie de réunir des personnes qui étaient importantes dans l'histoire musicale de mon père. Arthur, évidemment, dont la voix me bouleverse toujours autant. Il y a aussi Dominique Mahut aux percussions et qui a été un fidèle de mon père pendant de nombreuses années, la section de cuivres Journal intime qui l'a accompagnée sur son disque Coup de foudre et pendant toute sa dernière tournée. C'est un morceau qui existe à travers plein de gens qui l'ont aimé et qui l'ont aidé à toujours se dépasser.

Dominique A et Jeanne Added, avec qui vous chantez respectivement en duo Esseulés et Chevaucher, c'est votre histoire musicale ?
Dans Dragon de métal, je parle de talismans et là, j'ai voulu en disséminer d'autres, un peu comme des protections vivantes qui ne formeraient que des bonnes énergies dans ce disque. Dominique, je l'admire depuis très longtemps, je l'ai beaucoup écouté et je continue de l'écouter encore. Je me suis toujours dit que j'allais collaborer un jour avec lui. Lorsque j'ai composé Esseulés, les lignes mélodiques me renvoyaient à sa manière de chanter. Quant à Jeanne, on est dans un rapport intime et fort. Je l'ai vue, il y a longtemps, seule à la basse. Son tourneur est un de mes plus proches amis. Je la considère comme une grande sœur. Pour moi, c'est meilleure artiste française actuellement, la plus complète et avec une voix à tomber. Ce morceau-là sur la liberté, c'était presque évident qu'on le fasse à deux parce qu'on partage les mêmes convictions.

"Tes émotions qui montent trop vite/Tes sensations retombent trop vite/Passer du rire aux larmes si vite". La chanson Trop vite est-elle un autoportrait ?
Une forme d'exorcisme. J'ai l'impression quand même avec le temps, et Dieu merci, d'être de moins en moins comme cela. Mais c'est quelque chose que j'avais besoin d'expulser et de chanter. Quand le single est sorti, j'ai reçu énormément de messages de gens qui se reconnaissaient là-dedans. Dans la société dans laquelle on vit, tout est exacerbé et ce n'est pas facile de se situer dans une espèce d'insouciance.

© Edmond Sadaka
Jacques Higelin et sa fille Izia en 2012 au Casino de Paris

 

Toujours dans le même morceau : "T'as tellement besoin qu'on t'aime/Que t'oublies de t'aimer toi-même".
Devoir s'affirmer, avoir le sentiment d'être accepté, je suis passée par ces phases-là d'interrogation. C'est même quelque chose sur lequel je travaille encore. J'ai l'impression d'avoir eu une route assez singulière et de tracer ma route musicale à part. Parfois, le besoin d'appartenance à quelque chose me rattrape. A un certain moment de ma vie, j'ai pu être sans merci avec moi-même, me dénigrer complètement. Aujourd'hui, je me rends compte que ma singularité ainsi que mon côté fonceur, sont mes forces. Je suis plus apaisée par la vie. Il faut vraiment que je sois douce avec moi (rires).

Vous êtes passée de l'anglais au français dans vos deux derniers disques. Ce changement de braquet a-t-il ouvert d'autres perspectives ?
Cela s'est fait pendant la conception de l'album La vague. Je m'étais dit que je ferais moitié anglais, moitié français. Je me suis longtemps mis des barrières, peut-être parce que mon père avait mis la barre très haut. On flippe un peu, on est en panique. Quand j'ai commencé à réussir à aboutir certains textes – même si je pense qu'aujourd'hui La vague n'était que les prémices et les balbutiements de là où je voulais aller – j'ai pris tellement de plaisir à écrire et chanter en français. Les mots parviennent immédiatement aux gens dans une espèce d'instantanéité et c'est tellement plus jubilatoire. Je pense ne jamais revenir à l'anglais, à part si on me demande des duos ou des reprises.

Le passage à l'électro-pop, c'est réfléchi aussi ?
C'est comme ça que j'ai envie de me montrer, que ma voix a envie d'exister. Sur scène, les morceaux vivent encore différemment. Je pourrais très bien revenir à du rock, mais pas celui de mes deux premiers albums parce que cela me semble assez connoté dans le passé. Le premier était très rock seventies, le deuxième plus produit, mais toujours assez rentre-dedans. Aller vers des sons organiques, c'est par exemple envisageable à l'avenir. Je me laisse la possibilité d'évoluer selon mes envies et mes besoins.

Pourquoi ce côté fonceur vous anime-t-il ?
Parce que c'est presque de la survie. Mais je déborde de doutes et passe par de sérieuses remises en question. Il ne faut pas croire que je n'ai peur de rien.

Votre spontanéité n'est-elle pas à la fois une force et une faiblesse ?
Plus une force, que ce soit dans le cinéma ou la musique. Je peux avoir beaucoup de fulgurances, de premiers jets convaincants et en lien avec mon désir initial. On imagine que je dis toujours ce que je pense, mais je n'en dis qu'un dixième, je n'ai pas envie de me mettre dans la merde (rires).  

Izïa Citadelle (Barclay) 2019
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