Beau trio pour Nougaro

Babx, André Minvielle et Thomas de Pourquery aux Nuits de Fourvière 2018. © Paul Bourdrel

Trois complices, trois poètes – le troubadour vocalchimiste André Minvielle, l’orfèvre des mots au piano Babx et le saxophoniste supersonic Thomas de Pourquery – se sont réunis pour mijoter un hommage savoureux à Claude Nougaro. Une galette tendre et gourmande, à écouter sans modération.

Lorsqu’il monte sur la scène du Palais des Sports de Pau, ce soir-là, Claude Nougaro chante Quatre boules de cuir. Et André Minvielle se prend une claque... Près de cinquante ans plus tard, le musicien et chanteur ne se remet toujours pas de cet uppercut. "Ce concert a été l’électrochoc de mes dix-sept ans, le truc qui m’a incité à me bouger le cul, à créer, à jouer. Pour moi, Nougaro, c’était, selon la formule du dramaturge André Benedetto, 'l'obstacle comme lieu de passage'. Quand tu chantes avec l’accent du Sud-Ouest, la comparaison s’impose forcément. Il a placé la barre haut, très haut", dit-il.

Des années plus tard, de retour à Toulouse, après un exil jazz à Uzeste, "Dédé" croise son idole sur le pas de sa porte : "Il passait claudi-claudant. Je le salue. Sa compagne, Hélène, lui glisse : ‘tu sais, c’est André Minvielle de la compagnie Lubat !" Nougaro revient sur ses pas et me chuchote à l’oreille : 'je suis né dans un trou de mémoire !' !" Les deux hommes deviendront amis. Nougaro écrit pour Minvielle deux titres qu’il chante aujourd’hui sur le disque qui vient de paraître, intitulé sobrement Nougaro : C’est non ! et K-You K-Yaw. André habitera même l’un des appartements de Claude à Toulouse, après sa mort.

"L’orage sort ses meubles"

Babx, le deuxième protagoniste, révèle aussi une histoire intime avec Nougaro, un poète dont les mots et la musique l’"habitent" depuis l’enfance. Un jour, le destin s’en mêle : "J’avais 18 ans. Et je m’apprêtais à jouer le premier concert de toute ma vie. Je pars rue des Écoles imprimer des flyers. Et juste avant de reprendre le métro, j’entre dans un Libanais boire un verre. Accoudé au comptoir, je le vois qui passe comme une flèche. Je bondis et l’alpague : ‘Monsieur Nougaro, je vous invite à boire un café ?’ On a passé une heure à tchatcher de jazz, de poésie, de Minvielle, mon idole. Nous étions fin mars, en terrasse. Et du ciel, commençaient à dégringoler des giboulées. Sur ses mots, il se lève : 'L’orage sort ses meubles. Faut que j’y aille'. Il me laisse son adresse pour que nous continuions la discussion. Six mois plus tard, il décédait… Mais sa formule, 'l’orage sort ses meubles' est restée en moi : une incantation, un mantra, en ligne de mire de tout ce que j’écris."

Le troisième larron, Thomas de Pourquery n’a pas voulu s'exprimer sur le sujet, mais Babx évoque, au sujet de son ami saxophoniste, une histoire familiale intense, sur fond de Nougaro. Du coup, en 2014, lorsque le Marathon des Mots (Festival de littérature de Toulouse, ndlr) propose à Babx une création autour du poète, il réunit naturellement ses deux compères.

Entre la pintade et le fromage

Les premières réunions de ce triumvirat se déroulent dans un village de Pyrénées, chez Dédé Minvielle. Le maître de céans raconte : "Chacun est venu avec son petit morceau de nougat. Et on a bossé entre la pintade et le fromage de brebis."

Bosser, vraiment ? Babx précise : "Parmi les trois, je me sentais le devoir de jouer le rôle du mec solide entre ces deux maîtres du free-style, ces deux chiens fous. On arrive chez André en fin de matinée. 'On pourrait bosser un peu ?' suggère-je. 'Ah non ! C’est heure de l’apéro !', me rétorque-t-on. Après l’apéro, j’émets l’idée de faire un peu de musique. 'Non, y’a la pintade qui cuit !'. Après manger, bien ronds, on est partis se balader à la rivière. Le soir, y’avait un match de rugby… Sacré ! Et quand j’ai timidement répété l’hypothèse de prendre nos instruments, on m’a répondu que c’était l’heure de dîner… Le lendemain, Thomas devait partir. Et puis, c’était la grève des intermittents. Au final, on n’a jamais répété…"

Le jour J, les trois compères élaborent mentalement un semblant de structures. Et la grâce, la magie s’en mêle. Chacun d’eux, en attitude d’écoute de chien de chasse, rebondit sur la poésie de son voisin, s’en empare, traque les idées, le grain de folie. Et Babx d’en tirer ses conclusions : "En fait, c’était ça la répét : bouffer, passer du bon temps. Au final, sur ce projet, on a toujours procédé comme ça." D’ailleurs, complète Minvielle : "Nougaro avait cette voix-là, entre l’opéra… et l’apéro. Pour bien chanter, il faut boire. Boire comme chanter, c’est restituer !"

Jouer (à) Nougaro

Par leur convivialité et le lâcher-prise, les trois larrons ont donc "joué à Nougaro". Une logique que Babx explique : "Nougaro, un peu à l’écart du panthéon composé de Brel, Brassens, Ferré, voire Gainsbourg, laisse dans ses créations beaucoup de place au jeu. Ces chansons se construisent comme des standards : des matériaux pour l’improvisation, l’accident, etc."

Et dans ces chansons, les trois ont bel et bien pris leur place, et laissé de l’air, pour que les hasards affluent. Quelques concerts, une session d’enregistrement… Et voici ce beau disque, tressé de délicatesse, de pieds de nez et de poésie. Loin de l’hommage déférent, il s’impose comme une succession de pistes irrévérencieuses et tendres, drôles et malicieuses, pile dans l’esprit de Nougaro.

Reprendre textuellement les créations du monstre sacré eut été risqué. Les trois s’en affranchissent, tout en conservant leur respect pour le maître : ainsi reprennent-ils Cécile, ma fille en instrumental ; ainsi De Pourquery murmure-t-il, dans des clapotis intimistes, A bout de souffle ; ainsi livrent-ils une version minimaliste de La pluie fait des claquettes.

Et dans les rythmes de Locomots, dans ses wagons, se télescopent des bribes de vers célèbres, des rimes du poète et des témoignages. Des jeux de mots y entrent en carambolage, trois voix tourneboulent, se heurtent, s’embrassent... Et, parmi elles, comme par miracle, un souffle, un son, une voix paraît surgir. Et l’on se surprend à rêver qu’il s’agit bel et bien du quatrième larron : l’esprit de Nougaro, venu les visiter.

Babx, André Minvielle, Thomas de Pourquery Nougaro (La Familia de Francia) 2019

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