Brigitte Fontaine, punk insoumise

Brigitte Fontaine. © Frank Loriou

Celle qui s'est taillé une épaisse réputation de performeuse déglinguée continue de s'autoriser une liberté de ton et de mouvement. Et si Terre Neuve ne débarque que sept ans après J'ai l'honneur d'être à cause d'une santé défaillante de la chanteuse, il prouve à nouveau que Brigitte Fontaine n'a rien perdu de sa sublime folie et de son écriture divine.

L'appartement de la rue Saint-Louis-en-l'île déclaré en désordre, le camp de base promotionnel est dressé dans un restaurant-bar à quelques encablures de là. Aucune attente. Le confrère qui nous précède dans le planning aurait été rapidement éconduit. La "reine des kékés" trône, assise sur un imposant coussin panda prénommé Zumzum.

On la suit avec le magnéto, elle nous sème. On insiste, elle s'évade. On tente une déviation, elle nous emmène dans un cul-de-sac. On lâche le terme subversif, elle reprend : "C'est quand même un mot qui appartient au vieux monde ". Une interview de Brigitte Fontaine se mérite. C'est elle, la patronne. Pas le genre de femme à réveillonner des plombes autour d'une question.

Au début, elle grommelle toujours un peu, prête à renvoyer l'interlocuteur dans les cordes au moindre faux-pas. Pour la mettre dans notre poche, on avance le nom d'une connaissance commune. Elle se laisse amadouer. La bonne idée aussi de signaler une tension permanente au sujet de son disque. Sourire de satisfaction, pas longtemps. Elle laisse filer ses premières punchlines : "Rocktambule et probablement à nouveau punk. Ceux qui m'ont vue, et alors que je n'avais rien encore enregistré, m'ont dit que j'étais punk. Et puis, je faisais peur. À moi aussi, d'ailleurs".

Il est certain que l'imprévisible déesse du désordre n'a jamais été disponible pour le politiquement correct ou le consensus mou. Ces derniers temps, elle bourlingue en compagnie de Yan Péchin, "guitariste aventurier", fidèle d'Alain Bashung. Performance plutôt que concert, elle acquiesce. "On s'échange, on se booste, on s'élève, on se raplatit comme des crêpes, on se repose, on repart et on envoie la purée".

Lui parler de partenaire, de connivence, bannir le substantif complicité. "On ne fait pas de mauvais coups, ni un braquage ou un assassinat". Donc Péchin, à l'abordage de cette Terre Neuve, âpre, provocante, insoumise, en résistance. Et résurrectionnelle. Parce que Brigitte Fontaine a connu quelques sérieux pépins de santé et, par la force des choses, un trou d'air dans sa production discographique. "J'étais très malade, en sinistre, j'ai été alitée trois ans. J'ai quand même écrit trois livres".

À mi-parcours du disque, une chanson d'abandon (Haute sécurité), grave, profonde, pleine de fulgurances. "Mon cœur est un mégot/Qui ne peut pas s'éteindre/Mon cœur est un joyau/Sans code pour l'atteindre/Mon cœur est un zéro/Dans la carte du tendre/Mon cœur est un cachot/Sans corde pour se pendre". Elle explique le contexte du dit morceau, sans user de son habituelle théâtralité chafouine. "Je souffrais atrocement, j'ai allégé avec une musique d'Areski (Belkacem, son mari et compositeur, ndlr), je ne voulais pas trop faire peur aux gens. La douleur physique était accompagnée d'une grande et vraie dépression, avec évidemment plusieurs tentatives de suicide minablement ratées. Je n'ai plus du tout cette envie-là".

La mort rôde ici et là, elle traverse le disque. Pourquoi ? "Je l'ignore. Peut-être que parce que c'est bientôt la fin du monde et qu'après, il y aura les années retours". Impossible à modeler la femme Fontaine, impossible à dompter, même dans ses contradictions assumées. "Masculin assassin (bis)/La vendetta du con/C'est la mort du couillon/Qu'on empale tous les mâles/Ni pardon ni manif/Assez parlementé/Vive la lutte armée/A bas le sexe fort/A mort, à mort, à mort ". Comme à chaque album ou presque, un hymne décapant. Vendetta, doigt d'honneur rageur adressé à la gent masculine. "Des brutes, des tyrans, des cruels. Harcèlement moral, coups et blessures vis-à-vis des femmes et des enfants. Ce n'est pas nouveau dans mon répertoire, c'est moi qui ai commencé les trucs de soutien aux gonzesses. Je n'ai jamais été ce qu'elles appellent féministe, mais solidaire envers toutes les femmes".

Et il ne faut pas l'amener sur le terrain du mouvement #MeToo, elle joue alors les incrédules. "Il y a encore quelques jours, je croyais que c'était le nom d'un chat. Elles font chier parfois avec leurs conneries. Exiger qu'on dise écrivaine, ça me met dans une fureur totale. Un écrivain est un écrivain, qu'il soit mâle ou femelle. Une girafe est une girafe, même si elle est de sexe masculin".

Plus tôt dans l'album, elle avait pourtant exhumé – et modifié une grande partie du texte – Les beaux animaux, admiration sensuelle à l'égard des hommes qui figurait sur l'opus Comme à la radio sorti en 1970. "Puisque je suis fondamentalement paradoxale, je suis sensible au charme masculin. Je suis misanthrope aussi, et je suis conne". Brigitte Fontaine ne surfe pas sur internet, fume du matin au soir et ne se déplace pas aux enterrements. "On m'a forcée à y aller quand j'étais petite, ça m'a traumatisée. On ne devrait pas emmener les enfants, c'est criminel. Je suis allée à l'église Saint-Germain-des-Prés pour celui de Bashung, mais pas au Père-Lachaise. Quant à Jacques (Higelin, ndlr), j'ai été au Cirque d'hiver, mais on a dû m'évacuer. Je ne peux pas parler de lui".

On continue de digresser pendant qu'elle en grille une en cachette. Trump et Macron se voient respectivement qualifier de "poupée chiffon lamentable" et de "petit marquis". Ses yeux clignotent de joie lorsqu'on met sur le tapis Christiane Taubira. "Qu'elle revienne, elle va être accueillie comme le soleil. Qu'elle se présente, c'est la seule chance du pays". Elle dit aussi qu'il n'y a pas de "mauvaises grèves". Elle dit enfin "bisou" à notre magnéto. 

Brigitte Fontaine Terre Neuve (Verycords) 2020
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