Louis-Jean Cormier, au nom du père

Louis-Jean Cormier, 2020. © Maude Chauvin

C’est sans aucun doute l’un des chanteurs québécois les plus doués de sa génération. Le leader du groupe de rock Karkwa, Louis-Jean Cormier, publie son 3e album solo, Quand la nuit tombe, qui a beaucoup à voir avec la religion catholique.  À cette occasion, l’auteur-compositeur-interprète a retrouvé ses premières amours au piano et s’est beaucoup nourri de hip hop.

Il lui a fallu faire une pause, "ranger ses guitares" et mettre un peu sa "carrière en veilleuse". Durant une bonne année et demie, répartie sur 2018 et 2019, le Québécois Louis-Jean Cormier n’aura pas laissé filer le temps. Mais il n’aura accepté que des choses qui lui ont permis de sortir un peu de son quotidien de chanteur à succès. "Quand on commence une carrière en chanson, on veut toujours être en avance dans son horaire : prévoir une sortie d’album, qui va faire suite à une tournée de spectacles… On a souvent très peu de recul, on fonce tête première, analyse-t-il. En prenant ce 'sabbatique', j’ai non seulement accumulé une belle vue d’ensemble de ce que j’avais fait auparavant, mais je me suis rendu compte que ce n’est pas si grave de décrocher un peu."

Alors, Louis-Jean, bientôt 40 ans, a regardé "grandir ses enfants". Il a voyagé en Californie, "pour un road-trip avec sa fille", et en Éthiopie, avec sa compagne. Si bien que, lorsqu’il est revenu à la musique, c’était pour des occasions exceptionnelles ou pour faire ce qu’il n’avait jamais tenté auparavant.

Il a reformé Karkwatson, le super-groupe formé par son Karkwa, et le songwriter Patrick Watson, et composé la bande originale d’un film, Kuessipan, qui porte sur les autochtones - les Indiens, dans ce coin du Canada.  Enfin, il a travaillé comme réalisateur à la bande-son d’un spectacle de cirque avec Serge Fiori, le chanteur du groupe de rock d’Harmonium (1).  Autant d’expériences qui lui ont permis de retrouver son "instrument premier", le piano, et sur le plan technique, de se remettre à la page à propos des claviers.

La religion catholique au cœur de ce disque

Pour ce troisième disque écrit en bonne partie à Los Angeles, il est logique que le chanteur ait troqué sa guitare acoustique contre ce piano et des arrangements empreints de hip hop. Avec Quand la nuit tombe, il s’agissait de rompre avec la folk qui a marqué ses débuts en solo. Car le leader de Karkwa, est devenu une figure populaire chez lui en ralentissant un peu le tempo et en baissant le volume. "Je mets plus mes tripes sur la table. On me connaît plus comme un chanteur mélancolique qui parle beaucoup d’amour, de cœur, et de sentiments. Mais on ne me voit peut-être pas venir avec autant des phrases-chocs. Je pense à une certaine partie de la population québécoise qui va nous entendre crier : 'Faut se rappeler d’où l’on vient pour jamais y retourner' Et je me dis que ça va secouer un peu", explique-t-il.

Dans cette chanson, Les Poings ouverts, il raconte la découverte du racisme par un homme blanc qui se voyait, avant cela, vivre dans un pays progressiste. Ce titre, interprété avec le slameur et poète, David Goudreault, lui a été inspiré par les messages reçus sur sa boîte mail par sa compagne, l’animatrice de télé et de radio d’origine éthiopienne Rebecca Makonnen, et par le sentiment de révolte qui s’en est suivi. "Si tu veux partir, moi, j’veux partir avec toi / Dans un endroit où personne pointe du doigt", dit le refrain.

Les égo-maniaques de l’Internet en prennent aussi pour leur grade dans Je me moi, où il décrit les réseaux sociaux avec un vocabulaire religieux. Ce qui pourrait être anodin si le chanteur, son frère et sa sœur n’avaient pas baigné dans le catholicisme, dans une enfance baignée de musique. 

"Même s’il dépeint des problèmes de société, ce disque devait parler avant tout de religion, raconte le chanteur. Mon père était prêtre catholique avant de quitter la prêtrise pour fonder une famille. J’ai traversé mon enfance avec une pratique religieuse obligatoire. Ce qui m’a nourri intellectuellement, mais a aussi nourri un désir de protestation. Il était clair pour moi que je ne voulais pas imposer de religion à mes enfants. Même si on est en 2020, c’est délicat d’écrire un texte où je m’adresse à mon père, comme Croire en rien." Le père, Marcel, est décédé il y a quelques semaines. Il n’aura jamais eu le temps d’entendre les derniers titres de son fils. "Mais je suis assez ésotérique et méditatif pour penser que son esprit va les entendre quelques fois en tournée, d’en haut", poursuit-il.

Qu’on se rassure, il reste bien quelques bonnes petites "tounes d’amour" (2) dans ce disque qui décrit le début d’une relation et touche souvent à l’universel. Des chansons que ce garçon au grain de voix fêlé viendra, on l’espère, défendre plus souvent en France, parce qu’il demeure beaucoup trop confidentiel de ce côté-là de l’Atlantique au regard de son immense talent.

Louis-Jean Cormier Quand la nuit tombe (Yotanka/Piassortie digitale 20 mars 2020
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(1) Harmonium est l’un des grands groupes de rock québécois des années 1970.
(2) Une toune : une chanson au Québec.