Irma, en clair-obscur

Irma, 2020. © Elliot Aubin

Redonnant le pouvoir à son intuition sur son nouvel album The Dawn après avoir réinterrogé en elle la musicienne, la chanteuse camerounaise Irma y met en valeur ses mélodies avec sa guitare et des arrangements tantôt afro-folk, tantôt davantage taillés pour le dancefloor.

Au tournant de la décennie, il y a quelques mois, elle avait publié sur sa page Facebook quelques lignes au ton très personnel, en guise de résumé de la période qui s'achevait. L'exercice relevait de l'autoanalyse, avec sa part d'intime et de lucidité. Et en ligne de mire, ce troisième album baptisé The Dawn, cette aube au parfum de renaissance qui lui faisait écrire tout simplement "C'est le début de moi".

Irma s'était-elle donc égarée, en chemin ? "J'ai toujours fait les choses par passion, mais à un moment, on est sur des rails, on avance sans trop réfléchir", reconnaît la trentenaire camerounaise pour évoquer cette période qui a succédé à son explosion médiatique avec le single I know en 2011, incarnant son époque : un parcours musical hors des sentiers battus avec l'aventure MyMajorCompany et son modèle novateur de crowdfunding, puis Google qui met sa belle histoire en images pour la publicité de son navigateur Chrome...

Pour concevoir Faces, son deuxième album en 2014, elle était parvenue à "trouver un certain détachement" et sortir de ce "tourbillon" en partant à New York, "cette ville où par excellence tu n'es rien". Mais l'accalmie avait été de courte durée, et le rythme aliénant s'était à nouveau rapidement imposé. "On ne va pas se mentir, c'est comme ça qu'on vend un album. Il faut qu'on te voie, que tu sois partout, mais on perd aussi le sens de ce qu'on fait, pourquoi on le fait. Ne pas me retrouver dans un endroit où je travaille ma musique, tout simplement, ça m'a manqué. Ça m'a enlevé la substance de ce que je faisais", constate-t-elle.

Guitare et chant

Irma a compris que pour remédier à cette situation, il lui fallait sortir de cette "course à la visibilité" et accepter de "prendre son temps", en mettant de côté les appréhensions qui en découlaient. "Plus je suis dans l'ombre et plus je vois clair", formule-t-elle pour évoquer les années 2017-2019. "Le but était de retrouver l'essence, de me recentrer. Reprendre une guitare et chanter. Me remettre dans le même état qu'à douze ans, quand j'ai commencé à composer des chansons, avec un sentiment d'urgence", précise-t-elle.

Cela passe par une phase "douloureuse", dans laquelle elle se réapproprie sa voix, après avoir "déformé" son organe vocal à force de se produire sur scène. La jeune femme parle de "rééducation", confie que le doute s'est parfois installé quand elle était incapable de chanter. Elle se remet au piano classique, son premier instrument, qu'elle a commencé à jouer dès ses sept ans à Douala avec une professeure russe, pour tenter de suivre l'exemple de son grand frère. Elle réapprend la guitare, avec laquelle à l'adolescence elle avait trouvé le chemin de la liberté en reprenant Hotel California de Eagles, que son père mettait en boucle, puis tout ce qui lui tombait dans l'oreille, de Jeff Buckley à Georges Brassens.

Le processus créatif se remet en marche. Black Sun lui donne l'impulsion pour refaire d'autres chansons. Tous les dimanches, elle se rend en lointaine banlieue parisienne dans les locaux du Laboratoire des Arts, l'association de chant montée par son coach vocal, Pâris. Elle y fait tourner ses compositions, avec les trois choristes qui lui ont été présentées – l'une d'entre elles est la petite fille d'un célèbre couple de ségatiers de l'île Maurice – et avec laquelle elle forme sa nouvelle équipe. Car même si elle s'amuse avec les instrumentations, les boîtes à rythmes, le rôle donné aux voix marque un "retour à l'organique" qu'elle considère essentiel.

Son attirance pour les harmonies vocales lui vient autant de son goût pour le groupe Queen que de l'église qu'elle fréquentait durant son enfance, "comme si on était une grande chorale". Sur son nouvel album, elle conserve d'autres traces de son continent natal : "Toutes les percussions, les patterns de drums, c'est évidemment lié à tout ce que j'écoutais quand j'étais plus jeune au Cameroun. Ça fait partie de mon éducation musicale."

 Elle cite son illustre compatriote Manu Dibango, arrivé comme elle en France à 15 ans et avec lequel elle rêve de collaborer un jour, ou encore Francis Bebey, Richard Bona et le Nigérian Fela. "Quand on allait au village, ce sont les quatre artistes que mon père nous faisait écouter en voiture", se souvient Irma. Une bande-son des plus formatrices.

Irma The Dawn (Saraswati) 2020
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