Murat, le sorcier du love

Jean-Louis Murat © Denis Pourcher

Rencontré il y a de cela une quinzaine de jours, Jean-Louis Murat, cycliste devant l’éternel, se réjouissait comme un enfant du passage du Tour de France dans son village… A l’occasion de son dernier disque, Baby Love, suave et enchanteur, il nous parlait d’Earth Wind & Fire, du groove et de Marcel Proust… Des trésors précieux, à cultiver, donc, avant de pouvoir refaire du vélo. Rencontre. 
 

RFI Musique : Fin 2018, vous avez réédité la plupart de vos albums… L’occasion de replonger dans votre discographie ?
Jean-Louis Murat :
Pas du tout. J’ai un peu réécouté quelques titres. Mais, dans l’ensemble, je ne réécoute jamais mes chansons. Tu rigoles, ça me file les jetons ! Quand c’est fait, basta : à peine un disque sorti, je suis déjà sur le suivant ! 

Vous avez d’ailleurs une production impressionnante, à raison d’un disque par an. Comment tenez-vous le rythme ?
Je suppose que c’est le fait d’habiter à la campagne. Je suis un pur produit de la décentralisation culturelle. Pour un Parisien, soumis à tout à un tas de sollicitations extérieures, c’est évidemment plus difficile. Mais, en passant 365 jours dans mon village, il y a bien de quoi écrire douze chansons… Non ? (rires) Et puis, ça me paraît bien normal ! Je reste avec mes valeurs paysannes. On fait un truc une fois l’an... On rentre le foin une fois l’an, on fauche une fois l’an… Voilà, ça fait un disque. C’est bizarre, quand même, qu’on me pose toujours cette question. (grommelle-t-il). 

Et ça n’a jamais posé problème à vos labels ?
Ah si ! Mais j’avais ma parade ! Quand on me signait pour trois albums, j’en fournissais six. Un album sur deux, c’était cadeau pour la maison de disque : la braderie de Jean-Louis ! Ils ne s’en sont jamais plaints… Ils aimaient ma musique. D’ailleurs, je n’ai que des bons albums, dans ma discographie. Il n’y en pas un seul que j’estime avoir raté… 

Le communiqué de presse qui accompagne Baby Love stipule qu’il s’agit de votre vingtième disque… Un anniversaire ?
Oui, bon (se moque-t-il), ça fait cinq albums qu’on dit que c’est le 20e. C’est flou. J’ai tellement enregistré d’objets différents – des maxis, des singles, des faces B, des musiques de films… – que je ne sais plus exactement combien j’en ai sorti. Allez, à la louche, disons 30 ! Ou 25 ! Mais bon, si tu veux un chiffre, je serais plutôt d’avis de citer les 1500 concerts que j’ai effectués. 1500… T’imagine ? Dans des grandes salles, dans des bars, des appartements… 1500 !

Et lorsque vous rentrez de tournée, vous revenez dans votre village de…
Orcival, tu ne connais pas ? Code postal 63210, célèbre pour sa basilique Notre-Dame. Et tu sais quoi, cette année, le Tour de France passe dans mon bled. Quelle joie ! Oh, je suis tellement fan de vélo et de courses cyclistes. J’ai croisé des grands champions ! J’ai serré la main d’Eddy Merckx, enfant, je me souviens de Jacques Anquetil. Je suis un fana, malgré tout, de Lance Armstrong… Je me réjouis tellement ! (A l’heure actuelle, une menace d’annulation pèse sur la célèbre course, pour cause de Covid-19, ndlr)

Votre communiqué de presse cite Earth Wind & Fire, que vous auriez écouté en boucle, comme source d'inspiration principale de ce disque...
Oui, entre autres. Pas plus tard que ce matin, je l’ai écouté dans ma salle de bain (d’un hôtel parisien, situé rue... de la Tour d’Auvergne, ndlr) C’est une musique de "folles" et j’ai un penchant pour les "folles". J’aime l’androgynie dans le rock : ça produit des univers super intéressants ! Earth, Wind & Fire m’est tombé dessus très tôt… Je les ai même vus une fois, à Paris, en première partie de Santana. Mais tu sais, dans les musiques du XXe siècle, il y a un truc qui vient du rock, et qui est essentiel : c’est ce qu’on appelle le groove. C’est un mot argotique hyper craignos, connoté sexuellement à mort, une pulsation indolente, lymphatique, voire un peu plus excitée, mais qui porte des états d’âme ultrasimples. Pour moi, c’est l’une des inventions musicales majeures du siècle dernier. Et c’est le plus intéressant à mon sens. Car, pour le reste, les textes ne changent rien à rien. Pour moi, par exemple, Trump est une synthèse des plus grands rockeurs américains, qui sont, pour la plupart, ultra beaufs et ultra réacs.

Le dernier titre de votre disque rend hommage à Tony Joe White… Pourquoi ?
J'ai grandi à la Bourboule, au fin-fond de l’Auvergne. Et pour m’échapper de la Bourboule, j’avais besoin de figures tutélaires. Des mecs, des Blacks, comme John Lee Hooker, m'impressionnaient énormément... Mais je me tournais vers des petits Blancs du Sud, des seconds couteaux, qui désinhibaient l’ado de la Bourboule que j’étais. 

Ce disque raconte l’histoire d’un bouleversement personnel… Une rupture amoureuse ?
Oui, j’ai l’impression que c’est l’histoire de ma vie… Je chronique les séparations, les rencontres, les nouvelles séparations. C’est saisonnier. Mais à tout prendre, je préfèrerais ne pas faire de disque et être heureux (s’assombrit Jean-Louis). Pour moi qui suis d’une fidélité absolue, j’avais cet idéal d’une seule femme en une seule vie. Et ça me tombe toujours dessus. Je suis devenu chroniqueur de divorces...  

Pourtant, votre disque danse comme un nouveau printemps…
Oui, au final, tout cela est passé très vite. Nous sommes allés au tribunal à 15h00 et j’avais terminé le disque à midi. En mode "up tempo". Et puis, comme mon cœur a horreur du vide, j’ai rencontré, trois mois après, une "Princess of the cool". (le titre d’une de ses chansons, ndlr). J’ai essayé de mettre un peu de fun, un peu de paillettes dans la rupture…

Au final, c’est presque un disque psychanalytique ?
Je ne suis pas freudien pour deux ronds. Mais ma discographique raconte toute ma vie. De manière, certes, codée et assez cryptique…

Vous avez confié écrire des chansons comme on "purgerait des vipères". Pourquoi cette formule ?
Je ne sais pas, c’est joli… Purger des vipères, c’est extraire le poison : pour moi, ce qui n’est pas chanté est pourri. Et si on l’extériorise, ça va mieux ! Chanter, c’est ma façon d’errer, de chercher des réponses ou de trouver des questions… Ma manière d’être au monde, toujours avec un léger biais par rapport au réel. Je pense à la chanson 24H/24H. J’essaie toujours de voir ce que je peux faire de telle ou telle histoire. Alors, certains disent que mes créations sont indéchiffrables. Mais, en fait, je peins des tableaux un peu impressionnistes. Comme du pointillisme : si on ne se met pas à trois mètres d’un tableau de Seurat, on ne voit rien ! Et puis, j’ai des balises dans ma carrière. Par exemple, dans ma discographie, j’ai utilisé trois fois le mot "phacochère". Je donne régulièrement des nouvelles de l’animal : c’est cela, faire œuvre ! 

Vous êtes également proustien ?
J’ai réfléchi à tout ça… Je n’ai pas fait d’études, je ne suis pas cultivé. Mais j’ai toute ma bibliothèque orientée autour de Proust. En fait, pour moi, c’est toute la France, tout l’inconscient français. Dès qu’on plonge dans Proust, sa musique nous embarque. On est tous raides dingues de Marcel, fascinés par son intelligence, sa cruauté... D’ailleurs, il y a  pas mal de référence à lui dans mon œuvre…

Dans votre dernier titre consacré à Tony Joe White, vous invoquez le vaudou… Vous croyez à la magie ?
Oui, c’est assez fondamental pour moi. Il y a une mythologie vaudou très forte à la Nouvelle Orleans. Et ma grand-mère d’Auvergne était, elle aussi, un peu sorcière. Elle avait la capacité d’éteindre les incendies. C’était remarquable ! Je vis entouré de sorciers, et j’espère qu’il y a aussi un peu de vaudou, un peu de magie dans mes chansons.

Jean-Louis Murat Baby Love (Pias) 2020
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