Yael Naim, autoportrait à la bougie

Yael Naim, 2020 © Yael Naim

Avec Night Songs, Yael Naim a composé, seule, sans l’aide de son compagnon de musique et de vie, David Donatien, un album en forme d’autoportrait, intime, profond et envoûtant. Un disque qui éclaire et apaise nos nuits de confinement.

Du cœur de son confinement, la chanteuse Yael Naim répond à notre appel téléphonique. Une sorte de silence auréole sa voix. La chanteuse paraît sereine, presque habituée à ce retrait des tumultes du monde. "J’aime le confinement, confesse-t-elle. S’il n’y avait pas cette catastrophe sanitaire et la propagation du virus, j’aurais plaisir à rester des mois entiers cloîtrée chez moi : mon côté monacal. Aux fêtes plébiscitées par d’autres artistes, je préfère me retirer de la société pour faire de la musique, peindre, lire, et passer de l’une à l’autre de ses activités, sans jamais sentir le temps qui file."

Un cheminement métaphysique

D’ailleurs, son dernier disque, Night Songs, qui sort dans ces circonstances si particulières, a été tissé ainsi, à la faveur de la nuit, ce "temps gratuit" volé à l’existence, ce réceptacle d’énergies : dans l’écrin d’une solitude sans compromis.

Car, pour la première fois de sa carrière, Yael a fabriqué ses chansons, sans la collaboration de son compagnon de route et de vie, David Donatien. Au départ, ce dernier en a éprouvé une blessure, une incompréhension, d’autant que la chanteuse cherchait ses marques, loin d’un confort jusque-là éprouvé. Mais le désir, l’appel était trop fort.

Elle raconte : "À l’approche de la quarantaine, les questionnements survenaient. Malgré ma gratitude immense envers tout ce qui m’était arrivé jusqu’alors, j’avais l’impression de m’éloigner, pas à pas, de qui j’étais réellement ; l’impression d’être divisée, de cacher des traits essentiels de ma nature, par peur de ne plus être aimée, peur de briser ce que j’avais patiemment construit, peur qu’on me quitte…"

Et l’artiste de développer le sujet de sa lente dérive, à coup de petites tricheries quotidiennes, qui l’éloignent de son essence et de sa voie. Il fallait revenir à la base, aux fondamentaux. Et puis, deux bouleversements heurtent et confirment son cheminement métaphysique : la mort de son père, à qui elle consacre le premier titre de l’album, des suites d’une maladie fulgurante ; et la naissance de sa deuxième fille…

Yael va voir une psy et dans le même temps, tente de résoudre ses errances en chansons. Ce qui, à la base, devait n’être qu’un "side project" d’une durée de quelques mois, finit par l’occuper trois ans. La chanteuse prend à cœur de tout faire elle-même : jouer les instruments, assumer la technique et les prises de son, en demandant le moins possible d’aide à David, producteur brillant. "J’avais ma fierté, je voulais me débrouiller seule", déclare-t-elle.

Dans ses tripes, elle plonge sans peur. "Ça sortait, ça sortait, ça sortait", raconte-t-elle. Dans son studio comme chez sa psy, dans le silence et l’introspection, dans la musique, jaillissent des réalités insoupçonnées : "Je percevais mes failles, mes comportements négatifs, tous ces trucs que je projette sur les autres mais qui, en fait, viennent de moi, dit-elle. Au début, j’étais dégoûtée. Et puis, j’ai décidé de m’aimer telle que je suis… On use tellement d’énergie pour paraître ce nous ne sommes pas !" 

Solitude et humanité partagée

Et voici ce qu’elle raconte dans cet autoportrait, cette collection de si sublimes et si précieuses chansons, fragiles mais fortes, comme éclairées à la flamme de la bougie : son regard sur elle-même, son interaction avec les autres, ses imperfections, ses évolutions…Mais aussi ces palettes d’émotions, ce mélange de beauté, de mensonges, de bazar, qui composent un être humain. Puis, autour de sa voix si pure, si cristalline, s’envole un chœur de femmes, telle une nuée d’anges – la formation baroque Zene – et aussi des mélopées de cuivres. 

Pour la sortie de ce disque, d’une beauté troublante et d’une poésie pleine de charmes, Yael Naim avait tout prévu, sauf ce scénario : le confinement. Après avoir hésité à repousser l’événement, elle a finalement respecté le planning : "En toute honnêteté, j’ai conçu ce disque en rêvant que les gens allaient l’écouter chez eux, la nuit ou en journée : une expérience intérieure, très immersive. Au final, ce n’est pas un disque pour sortir ou courir partout. La musique va faire son chemin vers les gens… J’en suis heureuse."

Night Songs commence ainsi, sur ces paroles : "Close your eyes, listen to your heart beat now, what have you become ? (...) Listen to the silence." Et tout le disque réussit le miracle de parler de cœur à cœur. Parce qu’il a été réalisé avec la plus grande sincérité, il nous prend par la main et nous tient en haleine.

En ces temps de confinement, les chemins métaphysiques, les transitions, nous bouleversent. Parmi ces tumultes et ces quêtes d’apaisement, la voix de Yael Naim nous subjugue : comme une solitude qui parlerait à d’autres solitudes, avec en toile de fonds, nos humanités partagées…Essentiel.

Yael Naim Night Songs (Tôt ou Tard) 2020
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