Les pas de côté de Ludo Pin

Ludo Pin sort son troisième album intitulé "Nos jours ne sont plus les mêmes". © Olivier Téoli

Depuis Montréal, où il réside depuis une dizaine d'années, le Français Ludo Pin sort son troisième disque, Nos jours ne sont plus les mêmes. On y retrouve sa griffe de chat, ses façons de faire passer des messages importants sans avoir l'air d'y toucher, sa manière de s'engager tout doux, sur du trip hop. Autant de pistes qui ne manquent pas de charmes…

Lorsqu'on lui fait remarquer, en marchant sur des œufs, par peur de le vexer, via un appel vidéo WhatsApp, qu'il "ressemble un peu à Gaston Lagaffe", Ludo Pin se marre. Et nous remercie (presque) du compliment. Il faut dire que le garçon possède cette maladresse poétique, ce côté lunaire, un chouïa à côté de ses espadrilles, du héros de la bande dessinée de Franquin. La preuve : il vient de commettre un album engagé, qui résonne étrangement avec l'actualité, sans même l'avoir fait exprès, ni s'en être vraiment rendu compte.

Ainsi, son disque s'ouvre sur cette ritournelle, qui s'offre en écho à la crise du Covid : "C'est pas la fin du monde, rassure-moi/Pas déjà l'hécatombe de si bon matin/C'est pas la fin du monde, dis-le moi/steuplé, dis-le moi". "Le monde est sourd/Encore une fois/À ressasser les mêmes discours/Ça n'en finira donc pas…", susurre-t-il ensuite sur le deuxième titre.

Des chansons bricolées entre couches et parpaings 

Depuis Montréal, son lieu d'exil depuis une dizaine d'années, dans sa grande maison de trois étages, à la sortie d'un long hiver, et d'une sorte de doux confinement climatique, en échauffement à l'enfermement sanitaire, le chanteur français revient sur la genèse de son nouveau disque, Nos jours ne sont plus les mêmes. "Mon précédent (Les moyens du bord, ndlr) a fait flop. Du coup, j'ai mis du temps à me remettre en selle…, dit-il. Et puis, je travaille à côté, à temps partiel, dans une bibliothèque. En fait, j'ai toujours effectué des petits boulots - dans des écoles, sur des marchés - en marge de mon activité de chanteur. Le statut d'intermittent ne correspondait pas vraiment à ma logique temporelle : il fallait courir le cachet, élaborer des stratégies…Je n'y trouvais pas assez d'espace pour faire vraiment ce que j'aimais".

Et puis, en plus de l'élaboration de son disque, Ludo Pin a eu sur le feu bien d'autres chantiers à mener : il a fait des enfants et rénové sa maison de fond en comble. Entre les parpaings à poser et les couches à changer, il procédait "en ping-pong" pour la création de ses chansons. Entre deux interstices, il jetait ses idées, ses ébauches, ses gimmicks sur son téléphone. Puis montait, sur ses mots, quelques sons, sur la version "cellulaire" du logiciel Garage Band. Du bricolage maison, en somme. 

Ensuite, avec ces esquisses, il s'est posé dans son home studio, à la recherche des timbres parfaits ("encore plus forts que les textes", selon lui), d'enveloppes sonores comme des écrins, d'ambiances trip hop, avec une production hip hop épurée : bref, un mélange de ces influences qui l'ont nourri lorsqu'il grandissait à Sarcelles. Et sur ces sons, il a posé sa poésie minimaliste, sculptée à l'os, sa voix bancale, fragile, fêlée, à la Mathieu Boogaerts ou à la Jérôme Minière, son "parlé-chanté", comme il le décrit, pour mieux faire ressortir ses idées. 

Une fois le squelette élaboré, il a fait appel à l'arrangeur, directeur d'une compagnie de théâtre, homme multi-tâches et multi-talents, répondant au doux nom de Navet Confit. 

En résulte un joli bouquet d'une dizaine de chansons, de comptines sans prétention qui collent à la peau, et revendiquent humblement leurs lointains héritages, ceux d'un Boby Lapointe, d'un Philippe Katerine, d'un Boris Vian, les idoles de Ludo. Car il y a dans ses vers, de l'humour, de l'absurde, ce joli décalage, cet éternel "sourire en coin". Et voici sûrement ce qui fait sa force…

Pour la révolution de proximité

Car, même en matière de politique, il cultive ce goût des petites choses, des petits pas de côté. Ainsi analyse-t-il la gestion de la crise du Coronavirus, ici, dans l'Hexagone : "Je réprouve, en France, la mainmise des gestionnaires sur les problèmes de la population… Ce que j'aime, à l'inverse, au Québec, c'est cette participation normale, et de tous, à ce qui fait société. Je suis un grand partisan de la révolution de proximité. D'ailleurs, moi, je milite à travers la chanson, accomplissant en toute simplicité ce que j'aime faire, ce qui me rend heureux." Et pour Ludo, il suffit d'un rien : "Parfois, il faut juste déplacer nos habitudes ou notre champ de vision de quelques millimètres, pour que tout change !"

Et c'est bien ce qui nous séduit chez lui, ce très léger pas de côté qui fait mouche et tombe pile. D'ailleurs, même le titre de son disque était prophétique, quant à la période : Nos jours ne sont plus les mêmes. Ainsi explique-t-il : "En fait, je voulais dire que plus rien ne serait jamais comme avant. Il faut apprendre de nos expériences passées. Toutes les erreurs accumulées, tous les mauvais chemins ne sont, au final, que des moyens pour poser de nouvelles bases, prendre du terreau, et y faire pousser de nouveaux jours." Assurément, de Ludo Pin, il y a moyen de tirer quelques leçons…

Ludo Pin Nos jours ne sont plus les mêmes (Chalet Musique) 2020
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