Les concerts se vivent en chair et en os

Shaka Ponk en concert au festival les Francofolies à La Rochelle, 14 juillet 2018. © AFP/Xavier Léoty

Depuis le début du confinement le 17 mars en France, et la fermeture des salles de concert, les artistes se sont retranchés sur Internet. Pourtant, sans aucun doute, un live sur la toile n'aura jamais la même saveur, ni le même impact qu'un concert grandeur nature. Qu'est-ce qui fait donc le sel de ces événements qui nous manquent tant ? Lumière avec le sociologue de la musique, Gérôme Guibert, le chercheur en sciences cognitives Mehdi Moussaïd, et les artistes Miossec, Babx, Yael Naim, Christine Salem et Denis Péan.

Le 17 mars, suite à plusieurs mesures amenuisant le nombre de personnes autorisées à se réunir (moins de 5000 le 28 février ; 1000 le 9 mars ; 100 le 13 ; fermeture des lieux accueillant du public le 15), le confinement réduisait les salles de concerts au silence. À l'heure de l'annulation de la grande majorité des festivals, nul ne peut prédire quand les structures dédiées à la "musique live" rouvriront leurs portes. Selon un article du Parisien, daté du 15 mai, la plupart des directeurs de salles estiment une relance peu probable avant 2021, pour des raisons économiques, mais aussi "philosophiques". Comment respecter la "distanciation" quand, justement, les concerts œuvrent au "rapprochement social" ?

Alors, en attendant, dès le jour 1 du confinement, les artistes, Jean-Louis Aubert ouvrant le bal hexagonal, se sont retranchés dans le seul espace de liberté restant, Internet, en multipliant les vidéos en direct sur le Web, depuis leur cocon : l'occasion rêvée de visiter la cuisine de Stéphan Eicher… Et puis, se sont aussi enchaînés les festivals numériques, tels #jeresteàlamaison, un Printemps imaginaire, un Bourges version digitale…

Quant au mythique Burning Man, fin août, il quittera son désert du Nevada pour "brûler l'homme" en numérique, sur la toile. Étrange expérience... D'ici là, tout l'été, les festivals tenteront d'exister sur les réseaux. Tels des vestiges en deux dimensions du monde d'avant.

Si de nombreux artistes ont répondu présents dès les premiers jours d'enfermement, d'autres n'ont pas goûté l'effet de mode. C'est le cas de Miossec, confiné à Brest, qui confesse : "Je n'ai pas eu envie de me mêler à cette orgie. Ce n'est pas mon rapport à la musique : il manque la sève, l'émotion, et… en ce qui me concerne, le trac".

Le chanteur Babx renchérit : "Cette déferlante m'a soûlé. Je me suis demandé si les artistes étaient, à un moment donné, capables de s'oublier. Et puis, je n'aime pas l'idée de rentrer dans l'intimité, dans la cuisine d'un musicien, en mode 'copain'. Non ! Pour un concert, l'artiste s'apprête, l'auditeur s'habille… Le moment ne se vit pas en pyjama !"

À l'inverse, Yael Naim a trouvé des vertus à l'exercice : "Il y a un côté chouette et intimiste, où tu peux révéler une autre facette, l'envers du décor, remonter à la source de ta création…" La Réunionnaise Christine Salem s'y est, elle, essayé… sans insister : pas assez de sensibilité ni d'énergie, pour diffuser son maloya sauvage. De même que Denis Péan, de Lo'Jo : "Je l'ai fait exceptionnellement, mais je ne continuerai pas : trop besoin d'un public de chair et d'os".

Une nécessaire mise en condition

Alors, quel grain de magie manque-t-il sur Internet pour que ces événements numériques en viennent à apparaître comme de simples succédanés, tout justes bons à nous faire regretter davantage la sueur du live ? Gérôme Guibert (1), sociologue de la musique, spécialiste du live stream (2), livre quelques pistes.

Pour lui, la condition sine qua non de l'étincelle émotive reste le "direct" et ses fragilités : la sensation de bâtir un moment, un monde ensemble. Quant au partage d'émotions, il est rendu possible grâce aux commentaires sur les réseaux sociaux. Bref, assure-t-il : "Comme les apéros Zoom, on peut éprouver de légères sensations lors d'un live stream. Ce n'est pas complètement nul…" Pas complètement, donc.

Mais l'expérience reste à parfaire. Ainsi, comme ce prêtre qui suggérait à ses ouailles de "se préparer" à la messe numérique, par tout un tas de rituels, Gérôme Guibert propose de se mettre en conditions pour donner du piment aux concerts à la maison : éteindre les lumières, regarder sur un écran géant, se munir d'un faux cashless, boire des bières, slamer depuis son canapé… comme en vrai ! Sauf que. On a beau y mettre du sien, là encore, le tour de passe-passe fait flop, et on s'étale comme une crêpe, un peu déprimés, en bas du sofa.

Retrouver sa part animale

Plus sérieusement, le sociologue explique : "Un concert, c'est une unité de temps, une unité de lieu, mais surtout un partage collectif". Et puis, dit-il, sur Internet, il n'y pas cette dimension corporelle, la danse, les chants en commun, les applaudissements contagieux, ni la capacité à pouvoir circuler, selon l'humeur, au fil de différentes ambiances : tout devant la scène tel un fan modèle, ou tout au fond, en cancre accoudé au bar. "On est cantonnés au rectangle de l'écran, alors que la vie, bien plus large, n'est jamais délimitée, confirme Denis Péan. On peut aller, venir, passer derrière la scène…Un concert ou un festival se tisse de ces mouvements secrets, et du temps qui s'étire en conversations, parfois jusqu'à aube !"

Selon le chanteur, la présence physique du corps explique aussi la chaleur et les vibrations, annihilées derrière les écrans. Babx ose même cette comparaison : "Un concert, c'est de la chair, du sang, du physique. Pour moi, entre un live et un concert sur Internet, c'est la même différence qu'entre faire l'amour avec quelqu'un et se taper un porno seul devant son écran".

Pour Guibert, quiconque a connu l'expérience d'un festival sait à quel point le temps y est élastique, une parenthèse enchantée : "Il y une sorte d'état modifié de la conscience, dû à la fatigue, à la prise de substances, comme dans tout ce qui est carnavalesque." Miossec insiste : "Dans un concert, je cherche et retrouve ma part animale".

Et, bien sûr, il y a cette interaction alchimique qui se joue entre un artiste et son public - le pouvoir de la foule sur la prestation live. Derrière son écran, Christine Salem ne parvient ni à se connecter à son auditoire, ni à ses ancêtres, qui lui transmettent leur énergie et la force maloya.

Un alignement des planètes

De façon plus scientifique encore, Mehdi Moussaïd, auteur de Fouloscopie, ce que la foule dit de nous (3), chercheur en sciences cognitives à l'Institut Max Planck de Berlin, explique : "Dans une foule, les émotions, les sentiments partagés sont mécaniquement amplifiés  l'euphorie, la colère, la joie. On observe ainsi l'amplification de sensations comme la peur dans les troupeaux d'animaux. Donc, dans un concert, lors du point culminant, les gens ressentent l'émotion comme une vague de contagion forte, démultipliée."  Un processus décrit par Yael Naim : "On fait soudain 'un' avec la nature, 'un' avec l'espèce humaine, en une sorte de communion. C'est un truc qui nous augmente, nous remplit, comme si nous méditions tous ensemble, assemblés par une même vibration. Il y a cette intensité du présent, cet alignement des planètes."

Et avant que les salles de concert résonnent à nouveau de tous leurs décibels, laissons le mot magique de la fin à Denis Péan : "Sur Internet, nous comprenons, certes, le sens des choses, mais l'amour inhérent à notre présence est mutilée... Un concert se bâtit de de ces mystères, de ces miracles."

(1) docteur en sociologie, maître de conférence à La Sorbonne Nouvelle, auteur notamment de Musiques actuelles, ça part en live ! (Irma, 2013) et de Le Hellfest, arène discursive. Sociologie des festivals de musique live comme sphères publiques.
(2) Voir sa série darticles sur le live stream au temps du coronavirus
(3)Humensciences, 2019