Chanter contre le racisme : urgence ou tradition ?

Jeanne Added, Camelia Jordana, Sandra Nkake et Pomme chantent lors d'un rassemblement contre le racisme et les violences policières le 9 juin 2020 à Paris. © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Depuis plusieurs générations, chanter contre les discriminations mobilise des artistes d’esthétiques et d’intentions très différentes. Mais ce combat prend toujours des formes renouvelées.

Cela fait longtemps que les Français savent que le racisme, c’est mal. Sept ans avant la Seconde guerre mondiale, en 1932, est née la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) et, quatre ans après elle, en 1949, a été fondé le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples). Et la conscience de la nocivité des préjugés liés à la couleur de peau, à l’appartenance religieuse ou même nationale n’a pas attendu les derniers développements d’une actualité revendicative américaine se propageant comme par contamination à travers le monde : du côté militant comme chez les artistes, l’antiracisme a déjà une longue histoire en France.

Peut-être Le Grand Voyage du pauvre nègre est-il la première chanson à atteindre le succès en cherchant à alerter les consciences. Alerte malhabile selon les critères contemporains, puisque Jean Villard, alias Gilles, chansonnier suisse mais vigoureusement ancré à gauche (c’est une des grandes voix du Front Populaire), raconte la destinée d’un Africain arraché à son pays pour être embarqué sur un cargo. Tout finira mal puisqu’après longtemps de navigation, l’homme se jette à l’eau quand il se croit revenu chez lui en voyant des palmiers sur une cote – il se noie, évidemment.

La version la plus célèbre en sera enregistrée en 1938 par Édith Piaf,  et ne manque pas de clichés : "Dans la soute pleure un nègre / Un pauvre nègre, un nègre maigre/Un nègre maigre dont les os semblent vouloir trouer la peau / Monsieur Bon Dieu, c'est pas gentil / Moi pas vouloir quitter pays".

Bon sentiments et condescendance

Ce sera longtemps la pente d’une bonne partie de l’antiracisme chanté, pétri de bon sentiments et capable – voire coupable – d’une certaine condescendance dans le regard.

Ainsi, Claude Nougaro ou Nino Ferrer, que l’on ne peut soupçonner – bien au contraire ! – de tout penchant raciste, véhiculent volontiers les stéréotypes de Noirs avec le rythme dans la peau (Armstrong pour l’un, Je veux être noir pour l’autre), essentialisme partagé avec beaucoup d’adversaires des droits civiques.

Car, dans les années 60, le combat antiraciste se centre sur la cause des Noirs aux États-Unis. Ce sera une gloire d’Hugues Aufray que de chanter Les Crayons de couleur, qu’il a écrit et enregistré en 1966, devant le pasteur Martin Luther King de passage à Paris. Il raconte les embarras d’un enfant qui voudrait dessiner un homme libre : "Si tu le peins en bleu, fils / Il ne te ressemblera guère / Si tu le peins en rouge, fils / On viendra lui voler sa terre / Si tu le peins en jaune mon fils / Il aura faim toute sa pauvre vie / Si tu le peins en noir fils / Plus de liberté pour lui". La morale universaliste de la chanson ("Il suffit de dire à tous les petits garçons / Que la couleur ne fait pas l'homme") sera en usage dans beaucoup d’écoles de France pendant des années.

Des voix venues du vaste espace de l’ancien Empire colonial français s’élèvent avec force, comme John William. Personnage à la vie magnifiquement romanesque, celui-ci est une des premières voix "noires" de la chanson française : enfant métis d’un Alsacien et d’une Ivoirienne, cet ouvrier arrêté, torturé puis déporté pendant l’Occupation pour faits de résistance et, à son retour de Neuengamme, il décide de consacrer sa vie à la chanson. En 1952, son succès Je suis un nègre apporte un éclairage dramatique sur la situation des Noirs aux États-Unis, alors que la revue Les Temps modernes de Jean-Paul Sartre publie des reportages saisissants sur la ségrégation – les deux volets d’une même prise de conscience.

Dans le monde du rock et de la soul, Vigon, Noir du Maroc devenu une des personnalités les plus en vue de la scène parisienne, enregistre en 1967 Un petit ange noir, qui s’adresse à un peintre décorant une église : "Je te demande/De mettre dans les cieux/Tout près de Dieu/Un ange noir/Pour me redonner/De l’espoir, de l’espoir, de l’espoir". La chanson est un succès, en France métropolitaine comme dans les départements d’outre-mer.

Les militants

Longtemps, peu de voix s’expriment sur les discriminations en France. Il est d’ailleurs significatif qu’elles s’élèvent chez des artistes ouvertement militants, comme dans le fameux hymne Les Nouveaux Partisans écrit par Dominique Grange alors qu’elle s’est engagée en usine comme la plupart des activistes de la Gauche Prolétarienne immédiatement après Mai 68 : "Baladez-vous un peu dans les foyers putrides/ Où on dort par roulement quand on fait les trois huit / La révolte qui gronde au foyer noir d’Ivry (…) Mais tous les travailleurs immigrés sont nos frères / Tous unis avec eux on vous déclare la guerre (…) Vous expulsez Kader, Mohamed se dresse / Car on n’expulse pas la révolte du peuple".

Sans la vulgate maoïste, on aura la même colère contre les racistes chez Renaud, Béranger ou Henri Tachan, qui mettent régulièrement en scène le pays des ratonnades, des crimes racistes et de la longue traine de Vichy… Mais une chanson semble résumer les années 70 : Lily de Pierre Perret qui, à elle seule, justifiera que des dizaines d’écoles, de médiathèques et de collèges de France prennent le nom du chanteur de son vivant. Car, à partir de 1977, il sera presque impossible à un Français d’accomplir son parcours scolaire sans rencontrer Lily, qui "arrivait des Somalies, Lily/Dans un bateau plein d'émigrés/Qui venaient tous de leur plein gré/Vider les poubelles à Paris".

Perret présente un miroir à un pays qui trahit ses propres idéaux de liberté et de fraternité : "Elle croyait qu'on était égaux Lily/Au pays de Voltaire et d'Hugo, Lily". Son parcours évoque l’hôtel qui refuse les Noirs, les gros malins qui l’appellent Blanche-Neige, la belle-famille qui "lui dit nous/Ne sommes pas racistes pour deux sous/Mais on veut pas de ça chez nous" et même un voyage aux États-Unis "au milieu de tous ces gugusses/Qui foutent le feu aux autobus/ Interdits aux gens de couleur", au cours duquel elle rencontre Angela Davis, militante communiste américaine qui est alors l’objet d’une grande vague de popularité dans la gauche européenne (les Rolling Stones lui ont consacré la chanson Sweet Black Angel et John Lennon et Yoko Ono, la chanson Angela).

SOS Racisme

Sept ans après, l’antiracisme prendra une autre dimension avec la naissance de SOS-Racisme. Mouvement de masse qui marque durablement la société française, il voit s’engager tout naturellement des artistes de tous bords. Indochine, Daniel Balavoine, Kassav’, Téléphone ou Jean-Jacques Goldman participent à d’énormes concerts qui font de la lutte contre le racisme une conviction centrale pour la jeunesse de France.

Et ces années 80 de l’humaniste et de la morale voient quelques chansons majeures émerger : la reprise par le groupe Carte de Séjour (emmené par Rachid Taha) du classique de Charles Trenet, Douce France, ou l’hymnique Né quelque part écrit par Maxime Le Forestier en plein débat sur le durcissement des conditions d’accueil des étrangers en France.

Le combat antiraciste s’hexagonalise de plus en plus franchement avec les années 90. Il se confond avec la lutte contre l’extrême-droite mais, parfois, attaque frontalement la droite "républicaine" comme lorsqu’une déclaration de Jacques Chirac, maire de Paris et président du RPR, inspire une chanson au vitriol de Zebda, Le Bruit et l’Odeur. Et l’ascension du Front National de Jean-Marie Le Pen suscite des dizaines de chansons, parfois très militantes, parfois plus insolentes – et donc plus dévastatrices – comme Tout le monde de Zazie en 1998 : "Salman, Loan / Peter, Günter / Martine, Kevin / Tatiana, Zorba / Tout le monde il est beau / Tout le monde il est beau / Quitte à faire de la peine à Jean-Marie".

Souvent, la parole antiraciste est celle des premiers concernés. En 1997, dans un titre mémorable, le groupe Neg’ Marrons attaque l’ancienne Agence nationale pour l’emploi (futur Pôle Emploi) avec ANPE : "La vie est une épreuve pour ne pas dire un dur combat/Il y a peu d'alternatives si ça n'est le chemin du vail-tra/Je me suis donc présenté à l'Agence Nationale Pour l'Emploi/Avec un petit espoir qu'il y aurait du travail pour moi/Et là j'ai vite compris que je n'étais pas au bon endroit/ Car ANPE signifie, "Aucun Nègre Pour l'Emploi"".

Et la question des discriminations est consubstantielle au rap français, sans même d’ailleurs que l’on ait à distinguer entre artistes issus de l’immigration ou de l’outre-mer et rappeurs "gaulois". Mais la palette des expressions est d’une extrême diversité. Abd Al Malik, par exemple, épouse en 2019 la révolution de l’exposition Le Modèle noir au musée d’Orsay, qui expose pour la première fois un ensemble d’œuvres de la peinture du XVIIIe au XXe siècle représentant des Noirs. Le rappeur et écrivain s’inspire d’une toile de Puvis de Chavannes et écrit Le Jeune Noir à l’épée. Il y a pose les questions d’après, quand l’antiracisme doit aussi se reconstruire alors qu’il ne s’agit plus d’accueillir l’autre venu d’ailleurs, mais d’affirmer un pacte national entre Français que leurs couleurs de peau assignent à des trajectoires disjointes – "En bas des tours despotiques où l'on hume l'odeur du mauvais shit / La cité parle l'ancien grec : salade tomate oignon, moitié légume, moitié schneck / Mais peut-on faire la révolution avec Toulouse-Lautrec ? / Je sais pas, je suis le jeune Noir à l'épée". Poétique ou enragé, et parfois les deux à la fois, le combat contre le racisme est toujours recommencé.