Benjamin Biolay à vive allure

Benjamin Biolay. © Marta Bevacqua

C’était l’un des albums les plus attendus de ce printemps. Grand prix de Benjamin Biolay est le 9e disque de ce chanteur, auteur et compositeur français aux 3 Victoires de la musique. Un nouveau répertoire de treize titres où il embrasse son existence, la musique, les femmes de sa vie, et surtout sa passion pour les courses automobiles.

RFI Musique : Pourquoi ce titre, Grand prix ?
Benjamin Biolay : J’avais envie de rendre hommage au sport automobile qui est quelque chose qui me fascine depuis que je suis tout petit et que trouve très artistique en vérité. Je n’y vois pas que du sport. J’avais envie d’appeler mon album ainsi et de parler un peu de cette thématique de la route, de l’accident. Déjà, des gens qui font des tours en rond toute leur vie, ça me parle. C’est un peu comme ma vie. Moi, j’ai l’impression de faire toujours un peu la même chose pour faire quelque chose de différent in fine. Vous savez quand la passion est aussi forte et qu’elle peut être mortelle, j’y vois forcément quelque chose d’artistique. Par exemple, je n’aime pas la corrida, mais je reconnais que ça a quelque chose de fort et d’artistique.

Vous aimez les accidents, pas forcément de la route, mais en tout cas dans la musique...
Dans la musique… je ne les aime que dans la musique, ni sur la piste, ni sur la route.

Justement, est-ce que vous avez eu quelques accidents en fabriquant, en produisant, en concevant cet album, Grand prix ?
Il y a toujours des choses complètement inattendues, qu’on peut appeler des accidents. Après, il faut savoir les garder, parce que la musique a été faite depuis que l’humanité existe d’une succession d’accidents en fait. Et cela m’a toujours fasciné de me dire : "Je me suis trompé, j’ai appuyé sur les touches noires, mais il est bien cet accord". Donc, c’est quelque chose que je chéris, les accidents et les sorties de route, en musique !

Vous aimez être surpris par vous-même, par l’inattendu, par la vie, par la musique ?
Par la musique, parce que la musique parfois, elle prend vie. On a l’impression que c’est presque un enfant, une chanson. Il y a des moments où elle prend son autonomie, son indépendance. Puis, on la joue à plusieurs. On est plusieurs êtres humains à jouer de la musique. C’est ce que je préfère, c’est jouer avec d’autres musiciens. Et ce ne sont pas forcément des accidents, mais parfois, on ne s’attend pas du tout à ce que tel ou tel musicien joue ça, et il faut accepter qu’il ait eu une super idée même si on ne l’avait pas imaginée. C’est un sport collectif comme la course automobile : il y a des ingénieurs, des mécanos…

Et forcément, je suppose que vous aimez Michel Vaillant* ?  
J’ai toujours adoré Michel Vaillant. Quand j’étais petit, je lisais deux BD : Eric Castel**, le footballeur, et Michel Vaillant, pilote. Ça fait partie de ma vie.

Il y a quand même une symbiose assez incroyable entre le songwriting à la française, les chansons à texte, et puis des sonorités très anglo-saxonnes, voire très rock. Est-ce que vous renouez avec vos références musicales anglo-saxonnes ?
Oui, j’ai fait le disque que j’aurais aimé faire quand j’avais 20 ans. Il y a un peu toute la musique que j’aime dans ce disque. Il manque juste la musique rap que j’adore aussi. C'est ce que moi, j’aime, ce que j’aime écouter, ce que j’écoutais enfant et même ce que j’écoute encore aujourd’hui, pour être franc.

On peut penser à qui ? New Order ?
On peut penser à Joy Division, New Order, les Smiths. Beaucoup de groupes de la scène mancunienne. Mais aussi des groupes plus récents comme Happy Mondays, The Strokes, The Libertines.

Donc, être français n’est pas incompatible avec le rock'n'roll ?
Je ne sais pas. John Lennon disait que "Le rock français, c’était comme le vin anglais". Donc, c’est très méchant (rires), ça m’a marqué. Si vous avez déjà bu du vin anglais, il n'y a pas beaucoup de grands crus. Mais non, le rock français a toujours existé. C’est une niche, on le fait dans notre coin. Il n’y a pas vraiment de scène. Parce que dans notre culture française, il n’y a pas beaucoup de groupes, il y a beaucoup des chanteurs solos. C’est pour cela que le terme rock est un peu dur à utiliser en France.

Est-ce qu’au-delà d’une passion, de quelque chose qui vous a nourri, qui nourrit votre vie, vos chansons, vous pensez que le rock est très absent des productions musicales françaises et qu’il y a un déficit de culture rock en France ?
En ce moment, il est très absent. C’est peut-être pour cela que j’ai eu envie de faire ça. Il y a plein de gens qui me disaient de faire de la musique urbaine. D'abord, pour moi, ça ne veut rien dire et ça m’énervait. Je fais la musique que j’aime depuis toujours. Et puis, le rock, c’est un peu intemporel. C’est vrai que pour l’instant, on n’en entend pas beaucoup, mais moi, je vois les jeunes, les très jeunes qui se remettent à la guitare. Ils se font des playlists où il y a bien sûr du hip hop, et des choses comme ça, du Led Zep, etc. Je pense que ce sont des cycles.

Parlez-nous du morceau Comment est ta peine ?
Oh, c’est difficile pour moi de parler de mes chansons. Je peux parler de la musique, du rythme, c'est facile, mais parler de la signification des textes, etc. c’est toujours très compliqué. C’est sûr que j’avais envie de faire une chanson triste, mais dansante.

"Dansante", on peut dire qu’elle est en phase avec notre période de confinement ?
Oui, exactement. C’est pour cela… Au début, quand les informations sont tombées (sur la pandémie et le confinement, ndlr), on s’est dit qu’on allait tout décaler. Je me suis dit : non quand même, "comment est ta peine", je pense que ça va parler aux gens parce que c’est universel. Dans le monde entier, les gens sont confinés dans leur propre peine. Il y en a qui ont eu des quarantaines heureuses, mais je crois qu’elles sont plutôt rares. 

Justement Grand prix jouit d’un répertoire musical, textuel, lexical, très riche. Les mélodies sont très accrocheuses. Les arrangements très audacieux. Il y a aussi une énergie, une fluidité vocale notamment. Au sujet de votre voix, on pense à la voix de Jarvis Cocker, cette voix un peu grave, ténébreuse. Et c’est un peu une façon de "crooner", c’est comme ça qu’on dit ?
Oui, on dit "crooner", c’est bizarre comme expression. Comme j’avais envie qu’il y ait vraiment des chevaux dans le moteur, et que je joue avec Pierre Jaconelli à la guitare, Johan Dalgaard aux synthétiseurs analogiques modulaires et Philippe Entressangle qui est amateur de rock 100%, il était évident qu’il fallait que ma voix suive le groupe. Je ne pouvais pas chanter doucement.  Donc, quand je pousse ma voix, ça "croone" un peu. J’ai assumé. Je me suis dit, je ne me pose pas de question, ça sort comme ça et il faut assumer.

Est-ce que cet album Grand prix, embrasse en quelque sorte votre existence, votre musique, les femmes, le sport automobile évidemment ?
Ou, c’est un peu de tout. Il y a de moi, depuis que je suis un tout jeune homme, jusqu'à moi, l’adulte que je suis avec mes peines de cœur que je trimballe, les bonheurs aussi que je trimballe. C’est vraiment moi. Et même si c’est étonnant parce que c’est un concept album, cela m’a permis de dire des choses très intimes.

Est-ce que la sortie de votre 9e album a un goût plus particulier, plus symbolique que les autres pour vous ?
Oui, je n'oublierai jamais ce moment.

Pourquoi ?
Parce qu’on sort du confinement. On a longtemps cru que cet album ne pourrait pas sortir. Puis, finalement, on s’est dit qu'on allait le sortir. Et on a fini de le fabriquer par télétravail. C’est un moment très particulier. Même les interviews avec les gens … souvent c’est leur première interview après des mois d’enfermement. Oui, je ne l’oublierai jamais. Ce sera très cher à mon cœur.

Cela ne vous a pas empêché de caresser la "saudade" avec quelques petits accents de bossa travaillés à votre façon pour clôturer cet album …
La musique latino-américaine de toute façon, elle est en moi. Ma première chanson qui a été connue, c’est Jardin d’hiver pour Henri Salvador. C’est une bossa-nova. J’ai toujours aimé la musique d'Amérique latine et j’avais envie de finir comme ça … Parce que c’est vrai, un jour, j’étais à San Paolo. Il y avait le grand prix d'Interlagos. Et j’ai beaucoup pensé à Senna [Ayrton Senna, pilote automobile qui s’est tué au grand prix de Saint-Marin en 1994, ndlr], à ma vie, à plein de trucs. Et ça vient d’une vraie émotion que j’ai vécue.

* bande dessinée française par Jean Graton, créée en 1957
** bande dessinée franco-belge de Raymond Reding créée en 1979

Benjamin Biolay Grand prix (Polydor) 2020
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