Sheila, entre passé et futur

Sheila et Nile Rodgers. © F.Goetghbeur

La chanteuse Sheila fait un retour dans le temps avec la publication remastérisée de King of The World, disque disco-funk, avant-gardiste et culte produit par le groupe Chic en 1980. Elle fait également part de ses préoccupations écologiques à travers nouveau single Septième continent. En attendant un nouvel l'album courant 2021 pour célébrer ses 60 ans de carrière.

RFI Musique : La chanson Septième continent évoque la catastrophe écologique. Ce sujet, c'est une commande de votre part ?
Sheila
: J'ai demandé au parolier Amaury Salmon de se pencher là-dessus après avoir visionné un reportage sur cette île plastique qui se balade dans les océans et à laquelle on a donné le nom de septième continent. Je suis obsédée par l'écologie. J'habite à la campagne depuis les années 70, je suis fascinée par la mer. Quand on voit ce qu'il se passe, il faut vraiment se ressaisir. Lors du déconfinement, on a vu le comportement des gens avec les masques jetés en pleine rue ou dans les parcs. Le coronavirus n'est pas arrivé par hasard. C'est un avertissement qui nous vient de la planète. On n'était pas prêt. Si on continue à ne pas faire attention, on aura un rappel à l'ordre encore plus virulent.

Ce titre est-il annonciateur d'un album à venir ?
Je rentre cet été en studio. Ce disque arrivera au moment où j'aurai soixante ans de carrière. Il y a des thèmes qui me sont précieux, un titre avec Nile Rodgers The Love Attraction qui ne va pas passer inaperçu à mon avis, des morceaux de mon "frère" Keith Olsen qui nous a quittés récemment (en mars dernier, ndlr). Ce sera un peu l'album de ma vie, avec de l'anglais, du français et des chansons qui vont déménager. Les gens ont besoin d'optimisme et ce sera très éclectique. Je ne crois plus aux albums dans lesquels il faut se cantonner à un seul style, c'est fini tout ça. À ce stade de ma carrière, je peux me permettre des choses un peu folles.

Vous n'êtes donc pas prête de raccrocher…
Je suis contre la retraite. Déjà, le terme senior m'énerve au plus haut point. On devrait nous appeler des majors. Un peu comme lorsqu'on sort des grandes écoles et qu'on a son diplôme. Je considère que c'est une nouvelle vie qui s'annonce, avec d'autres choix à faire. À quoi bon si on ne fait pas de son existence, une aventure ? Je suis pleine de projets, vous n'imaginez même pas. C'est essentiel de rêver, surtout en ce moment où il faut beaucoup d'imagination.

Que vous apporte H-Taag, le groupe qui vous accompagne sur scène ?
C'est une rencontre d'abord avec Eric Azhar que je connais depuis 2009 et les tournées Âge tendre et têtes de bois. On s'est retrouvés en 2016 quand Dechavanne a repris le flambeau de ce concept. Il m'a fait écouter son groupe qui fait une sorte de pop-rock progressif. J'avais toujours rêvé de faire du rock avec des guitares qui sonnent sans avoir vraiment eu jusque-là l'occasion de le faire. Comme à l'époque je changeais mon équipe, je lui ai proposé d'essayer. Cela fait trois ans désormais que je suis avec H-Taag et ce n'est que du bonheur. En plus, on a traversé ensemble la plus grosse épreuve de ma vie, en l'occurrence la disparition de mon fils Ludo (mort en 2017 dans des circonstances dramatiques, ndlr). Ils m'ont tellement portée que c'est devenu une famille. Leur grande qualité, c'est qu'ils sont capables de faire à la fois Little Darlin', Spacer mais aussi Les rois mages, L'école est finie. J'ai un tour de chant très difficile car il touche à beaucoup de styles. Le groupe m'a rendu mes 20 ans.

Vous fêtez là aussi les 40 ans de l'album devenu culte King of the world. Nile Rodgers et Bernard Edwards (du groupe Chic) vous connaissaient-ils avant votre collaboration ?
Ils étaient persuadés que j'étais un mannequin. Ils s'attendaient à voir débarquer une gamine et non pas une femme. Nile et Bernard voulaient m'emmener autre part, que je fasse un bond dans ma carrière. C'est ce qu'ils ont fait car, en réalité, ce n'est pas du disco mais de la funk. Nile dit que j'ai été quelqu'un d'essentiel dans leur parcours. Avant de faire des productions pour des stars américaines, ils se sont dit qu'ils allaient essayer ça. Ce disque-là leur a amené Madonna, David Bowie, Blondie. Tous ont entendu Spacer, qui a fait le tour du monde, et ont eu envie de travailler avec eux.

Pourquoi ce disque est-il considéré, dans l'inconscient collectif, comme du disco ?
Parce que les gens ne connaissent pas la musique (rires). Plus sérieusement, parce que c'est arrivé juste après Love Music et Singin'in the rain… Mais musicalement, ça n'avait rien à voir. Et c'est en cela, que l'histoire est devenue aussi grande. Spacer n'a pas pris une ride, c'est une chanson hors du temps. Des DJs en font des remixes. Cet album, j'ai l'impression de l'avoir fait seulement il y a vingt ans.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez reçu la cassette de Spacer ?
Ébahie. Mais je ne pouvais pas imaginer que c'était pour moi. Je n'avais tellement pas l'habitude de ce genre de musique. Après, j'ai voulu la chanter et je me suis dit qu'il s'était trompé de tonalité, que c'était trop bas. J'ai appelé Nile pour lui faire remarquer et il m'a répondu : "Non, c'est fait exprès. Je n'aime pas quand tu chantes dans les aigus". Il est le premier qui m'ait fait chanter dans les graves.

Estimiez-vous prendre un risque à l'époque ?
Le nouveau départ en 1977 avec la création du groupe S.B.Devotion, c'est synonyme de liberté pour moi. Je n'ai plus de cloche sur la tête, je fais comme je veux, je choisis, et surtout je commence à voyager. Longtemps, les gens n'ont pas su que S.B Devotion c'était Sheila. Sous mon nom, je n'aurais eu aucune chance de passer en discothèque. Il faut savoir aussi que Nile n'a pas hésité à virer Claude Carrère (son producteur historique, ndlr) du studio. Il lui a lancé : "Vous sortez Monsieur, je n'ai rien à faire avec vous. Vous êtes là pour payer et non pas pour donner votre avis sur l'artistique". Personne n'avait jamais osé dire ça à Carrère auparavant.

Vous étiez entourée de trois danseurs noirs. Était-ce mal perçu ?
J'ai été la première à amener des gens de couleur à la télévision. J'ai vécu des portes qui se ferment, des regards en biais du genre : "C'est la blonde avec ses trois Noirs". J'ai entendu aussi : "Toi tu viens manger avec nous mais eux restent dans la voiture". J'assumais totalement et ce ne sont pas ces remarques dégueulasses qui allaient m'empêcher de continuer à le faire. J'ai été élevée par des parents qui ne savaient pas ce que c'était une couleur de peau, une religion. Le racisme existe toujours parce qu'il y a des cons. On ne peut rien faire contre la connerie !

Cette hyperactivité dans le travail vous permet-elle de vous rapprocher du bonheur ?
J'ai des pièces manquantes énormes qui font que je ne peux pas avoir la vie que je veux. Mais disons qu'avec ce que j'ai, je me débrouille pas mal. Pour une mère, il n'y a rien de plus terrible que la perte d'un enfant. Je m'accroche, je me réfugie derrière les gens, le public, H-Taag. J'ai reconstruit une espèce de cocon pour partager de l'amour et des rires, malgré tout.

Sheila King of The World (Warner) 2020
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