Hugues Aufray guitare au poing

Hugues Aufray. © Yann Orhan

Soixante ans après Santiano, neuf ans après Troubador since 1948, Hugues Aufray, crinière blanche et énergie intacte, revient avec Autoportrait, un album folk et blues qui se veut humaniste. À l’image de l’artiste.

Il y a des chanteurs qu’on a toujours connus vieux lorsqu’on à moins de quarante ans. Pour un grand nombre, Hugues Aufray, 91 ans dans un mois, fait partie de ceux-là : mémoire vivante de la chanson populaire, des fêtes foraines et des kermesses d’école. Combien d’enfants ont chanté Adieu Monsieur le professeur à leur instituteur, pleuré sur le sort du Petit âne gris et se sont rêvés marins en chantant à tue-tête Santiano en haut d’un arbre ? On apprend en grandissant qu’il est aussi le passeur inlassable des chants de marin, des blues de la Louisiane ou encore des chansons de son ami Bob Dylan —qu’il fut le premier à adapter en français.

Passeur de musique

Alors qu’est-ce qu’un autoportrait d’Hugues Aufray ? C’est d’abord éclectique et social, sans rupture musicale. "Je voulais faire un disque positif, dynamique et sans méchanceté", nous dit-il. Pari réussi, Autoportrait déborde d’énergie et d’hommages à des héros ordinaires à travers douze chansons. Le jeune nonagénaire en a écrit presque tous les textes à sa manière, en cherchant à ne jamais faire du mot à mot. "Il faut que les mots correspondent aux notes, même si ça change légèrement l’image", explique-t-il.

Alors poète ? Surtout pas ou alors "Amateur" mais "avec une majuscule", concède-t-il. Car Hugues Aufray se dit plutôt passeur. Attitude cohérente : en s’effaçant, il s’inscrit dans la tradition de ces chanteurs qu’il aime tant. "Les gens du folklore sont souvent incultes et avec un génie naturel. Ma passion, c’est de rendre actuels et en français, ces chefs-d’œuvre souvent anonymes".

Son autoportrait discret s’esquisse au détour d’une phrase : "chaque morceau colle avec moi sous des jours différents". Ainsi dans le malicieux Dan Tucker Hugues Aufray se moque-t-il de lui-même ; "Avec sa gueule de vieux briscard, il joue les stars sur sa guitare", un "vieux renard (qui) aime le caviar, les rocking-chairs, les bons cigares". Bien loin de la caricature qu’il voudrait dépeindre, il nous confie qu’il fumait le cigare par souvenir. "C’était ma madeleine de Proust. Je revoyais mon père le fumer en Espagne, lorsque j’avais 17 ans".

De la tendresse, on en trouve aussi Sur les péniches de l’Érié Canal qu’il chante avec sa petite-fille irlandaise de 8 ans, Zemphira. Cette chanson joyeuse enregistrée à distance, confinement oblige, trottine et swingue "Low bridge tout l’monde baiss’ la tête/ passé le pont on r’lève la tête" et a une morale : "quand vous avez passé le pont de la difficulté de la vie, il faut relever la tête".

Les trésors des humbles

L’Amérique est présente à travers des chansons de marins (Paie-moi ; Sur les péniches de l’Érié Canal). Y’a un homme qui rôde et qui prend des noms, à la guitare sèche et à l’harmonica, aborde quant à elle le Ku Klux Klan, et ses "invisibles chevaliers aux visages pâles, ces vauriens [qui] chassent l’homme comme l’animal".  

Dans un autre registre, Marie ne pleure plus est une adaptation de O Mary don’t you weep no more, un gospel écrit pendant la guerre de Sécession comme un message d’espoir et de résistance. Bien plus proche ici de la version de Bruce Springsteen que de celle d’Aretha Franklin. La ballade de John Henry, quant à elle, flirte avec la country pour raconter l’histoire du plus rapide poseur de rails des États-Unis et peut aussi s’écouter comme une injonction à calmer la cadence. "Prenez le temps d’aller voir la statue du héros noir qui disait 'L’homme est un homme pas un robot, Lord, Lord', chante-t-il.

Qu’il s’agisse d’un chômeur qui préfère mourir plutôt que de passer pour un voleur (Matilda), ou d’un colosse mythique (La ballade de John Henry), les héros de ce disque exalté sont discrets, comme les auteurs de ces chansons : "des génies anonymes, capables de faire des chansons courtes, simples et répétitives et jamais lassantes", explique Hugues Aufray.

Il reprend aussi une de ses plus belles chansons, la vieille ballade irlandaise Stewball enregistrée à Londres avec Michael Jones. Et surprise, autre reprise, Hasta luego (À bientôt) ! Elle rend hommage au père Jaouen, bien connu de la marine et du monde associatif, disparu en 2016. Hugues Aufray nous raconte admiratif : "il a acheté un trois mats, Le Bel espoir. Il a mis le pavillon français dessus pour emmener des enfants de la drogue sur les mers du monde et les aider à s’en sortir, à rêver". Son refrain "Laissez passer les enfants de la nuit/ Ils vont chercher le grand vent de l’oubli" s’écoute autrement. Un Autoportrait passionné et humaniste. Hasta luego !  

Hugues Aufray Autoportrait (Fontana/TF1 Musique/Universal) 2020
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