Miossec, "Boire" un album culte

Miossec. © Richard Dumas

Enregistré avec les moyens du bord et envoyé aux maisons de disques comme une bouteille à la mer, Boire a marqué la chanson française. À l'occasion de sa réédition pour le vingt-cinquième anniversaire, Miossec part aussi en tournée pour rejouer intégralement les chansons de ce disque fondateur.

RFI Musique : On ne vous imaginait pas fêter les anniversaires...
Christophe Miossec :
Je n'ai pas voulu au vingtième, je me suis résolu au vingt-cinquième. Pendant les cinq ans, j'ai pu faire trois disques. J'ai beaucoup vieilli en fin de compte, je pense (rires). Plus ça va, plus je m'aperçois qu'il fallait le faire, car ça permet un grand coup d'hygiène mentale, de faire le point. C'est assez fabuleux, en fait. C'est comme si ces chansons étaient restées vierges dans un coin. Elles n'ont pas été touchées depuis tellement longtemps que ça rejaillit du passé.

Pourquoi les avoir si peu jouées sur scène auparavant ?
J'avais envie d'avoir de l'avenir (rires). À trop jouer les chansons de Boire, ça signifiait que je n'étais pas prêt à continuer le chemin. Il fallait presque que je les brûle. Je sais qu'à l'époque j'aurais pu m'appuyer sur l'applaudimètre, mais je n'avais pas envie. Cela peut être très violent d'être condamné à son premier essai.

On parle d'album culte. Cela vous convient comme terme ?
Ce qui est bien dans ce mot, c'est que cela veut dire que ça n'a pas été populaire. J'ai l'impression que c'est ce que cela sous-entend. Cet album est resté dans la niche, malgré tout. Il n'y pas eu de déferlante dans toute la France, il a touché une catégorie de gens. La flamme est gardée pour certains. On est dans une industrie où tout disparaît très vite. Donc quand quelque chose subsiste, il peut devenir culte.

Si on revient à la genèse, vous vous trouviez dans une situation personnelle délicate. Étiez-vous inquiet ?
C'est comme si c'est scénarisé : l'histoire du gars qui revient de l'océan Indien, retourne à Brest chez ses parents et qui n'a plus rien. Mais ce qu'on ne voit pas là-dedans, c'est le bonheur qu'il y avait à vivre tout ça. On s'amusait comme des dingues. Et même si matériellement, c'était compliqué, la notion de plaisir était là. Se mettre au niveau social à zéro, c'était volontaire. Un suicide social, mais il n'y avait pas mort d'homme. Jusqu'à mes 30 ans, je m'étais démerdé toute ma vie pour avoir de quoi croûter. Je savais que j'allais retomber sur mes pattes. Si ça n'avait pas marché, je ne serais pas resté en France de toute façon. J'ai eu de bons boulots, presque même des postes de cadre. Je ne suis pas quelqu'un de matérialiste, je ne cours pas après ça.

Est-ce les journalistes qui ont aussi œuvré à la destinée du disque ?
Si on le prend par la grande histoire et les Inrocks (coup de cœur du journal alors que l'album n'est pas encore signé, NDLR), on peut dire que oui. Mais déjà à Brest, les gens dupliquaient la cassette, on la passait dans les bars et nos concerts généraient vraiment un bouche-à-oreille. Il y avait quelque chose d'assez délirant sur Brest et le Finistère. On s'est retrouvés à faire la première partie de l'Héritage des Celtes au Zénith de Paris, c'était seulement notre sixième concert. Ils étaient 75 sur scène, nous trois et sans balance. On avait fait du bruit chez nous, c'est pour ça.

Un disque brut sans batterie qui ne sonne pas comme du rock français, c'était votre volonté ?
Je ne voulais absolument pas que ça passe pour du rock français. Je tenais vraiment à la chanson dans ce que ça raconte. Le blouson de cuir ou la panoplie du rockeur par-dessus, surtout pas. John Lennon disait que "le rock français c'est comme le vin anglais", c'est quand même quelque chose qui te marque. En studio avec Gilles Martin, on avait vraiment recopié la maquette faite dans cette chambre de gamin pour être sûr de ne pas en perdre l'essence.

Appeler un album Boire, une provocation ?
C'est pompé, en fait. L'année précédente, Vic Chesnutt avait sorti un disque qui s'appelait Drunk. J'avais trouvé ce titre magnifique. Ce qui était fou, c'est qu'on s'est retrouvés rapidement en tournée avec lui.

Et d'ouvrir par ces premières paroles : "Je vous téléphone encore ivre mort au matin/,Car aujourd'hui c'est la Saint Valentin/Et je me remémore notre nuit déjà/Comme un crabe déjà mort" ?
C'était très affirmatif, on va dire. Au départ, il y a beaucoup de gens qui nous tiraient dessus. Les tenants d'une certaine chanson française étaient assez épouvantés de ce que je trimballais ou de ce que je pouvais envoyer en concert. Il y avait une envie de rentrer dedans parce que toute une chanson française de gauche était un peu assoupie, conformiste. C'était ça ou la grande variété, il n'y avait pas grand-chose entre les deux.

Il y a beaucoup de "je". Autobiographiques, les textes ?
Ma vie ressemblait à l'album, mais ce n'est pas forcément moi le personnage. Ce n'est pas tant introspectif ou auto-fictif là, cela viendra par la suite.

Vous aimiez le désordre en tout cas...
Je n'avais pas envie de me faire que des copains dans le monde de la musique, c'est certain. Je peux être très grande gueule même si ce n'est pas dans ma nature. Et puis ce côté provocateur, c'est un truc familial : mon grand-frère est pire (rires). Je pouvais casser beaucoup de choses sur scène, voire même finir en sang. Ce n'était pas juste aller faire sa petite chanson, je jouais ma peau là-dedans. Une envie de brutalité aussi, quelque chose de physique. Et nos bières nous accompagnaient, à l'époque.

Il y a même une chanson de Johnny Hallyday (La fille à qui je pense), pour lequel vous allez écrire plus tard…
Surtout que cela vient d'une provocation, cette reprise. Dans le monde de la chanson ou des rockeurs, ça ne passe pas du tout en 1995. Faire ça sur un premier disque, c'est vraiment pour se faire mal voir de tout le monde.

Vous l'écoutiez, Johnny ?
C'est pratiquement extramusical. Il a fait son service militaire avec mes cousins, il est dans l'album familial. Mon père passait souvent ses vingt-quatre plus grands succès. Et puis je faisais partie d'un milieu où aimer Johnny Hallyday n'était pas mal vu. C'est un goût comme un autre. Ce mec m'a toujours touché.

Êtes-vous conscient d'avoir été une source d'influence avec ce disque?
J'ai l'impression qu'à l'époque, beaucoup de gens ont arrêté leur groupe de rock pour se mettre à la chanson française. J'étais désemparé, car j'avais le sentiment d'avoir inventé un fonds de commerce. Cela devient super désagréable et, de ce fait, écrire pour soi-même ensuite cela devient compliqué. On a le sentiment de pasticher ce qui est au goût du jour.

Jeanne Cherhal a dit que vous étiez "beau comme un Dieu" lorsqu'elle vous a découvert. Flatté ?
Il y a un joli imparfait (rires).  

Miossec Boire (Pias) Réédition 2020
parait aussi un mini album Falaises avec Mirabelle Gilis (Columbia) 2020

Site officiel / Facebook / Twitter / InstagramYouTube