Lous and the Yakuza, le Congo à fleur de peau

Lous and The Yakuza sort un premier album engagé intitulé "Gore". © Laura Marie Cieplik

La chanteuse d'origine congolaise Lous and the Yakuza sort Gore un premier album engagé, entêtant et très autobiographique.

Lorsque nous appelons Lous and the Yakuza, la jeune femme de 24 ans est en courte pause, sur le tournage d’un "tiny desk", un concert en format court, pour la radio nationale américaine NPR. Elle y enregistre des morceaux de son disque en version acoustique, nous apprend-elle d’une voix pleine de joie qui contraste avec la gravité de Gore, dont elle a écrit tous les textes et presque toutes les musiques.

Le titre du disque est une référence à ce sous-genre du cinéma d’horreur, dans lequel, nous explique Lous "les choses sont tellement sombres et violentes qu’elles en deviennent absurdes et drôles. C’est à l’image de ma vie, j’ai vécu des choses sombres et j’ai décidé d’en rire".

Lous (née Marie-Pierra Kakoma, d’une mère rwandaise et d’un père congolais, à Lubumbashi en 1996) est déconcertante de vivacité. Son désir de chanter lui vient de Dieu selon cette jeune femme mystique. D’ailleurs, son pseudonyme "Lous" est l’anagramme de "soul" (l’âme en anglais ndlr) ; quant aux "Yakuza" c’est ainsi qu’elle surnomme ses collaborateurs. La jeune femme, qui médite tous les matins, parle volontiers de sa foi et se définit comme "un outil au service de la musique". Mais pas seulement.

Elle est férue de littérature (classique notamment) et dédie sa vie à la danse, à la peinture, au design et au dessin. Jusqu’à son front sur lequel elle dessine quotidiennement un petit bonhomme, qui lève les bras au ciel.

Un diamant brut, Lous ? Peut-être. Mais pas un diamant noir. "Ma peau n’est pas noire, elle est couleur ébène", clame-t-elle dans Dilemme, le tube à la mélodie entêtante qui l’a fait connaître et ouvre Gore.

La couleur de peau revient dans Solo où elle questionne : "pourquoi le noir n’est-il pas une couleur de l’arc en ciel ?" Elle y accuse aussi, avec un certain fatalisme, l’injonction à, selon elle, toujours se défendre lorsque l’on est Noir ou/et opprimé : "Quoi que l’on dise on restera solo/ Quoi que l’on fasse on restera solo".

Lorsque l'on demande à Lous de qui elle parle lorsqu’elle y écrit : "Dès la naissance on nous a promis monts et merveilles à condition qu’on la ferme", la réponse fuse. "C’est notre monde et la 'White suprematy' (Suprématie blanche ndlr). Pour faire de la musique, je suis passée par des galères qu’une personne blanche ne connaîtra pas. De plus, en tant que métisse, mi-Rwandaise, mi-Congolaise, j’ai souffert de la discrimination, y compris en Afrique, ce qui ne fait aucun sens".
 

Entre pop et rap, Gore se veut un disque engagé. Lous y aborde aussi bien le racisme que l’oppression des femmes par la prostitution (Courant d’air), la violence et les agressions sexuelles (l’angoissant et lancinant Quatre heures du matin aux faux airs de comptine, dans lequel elle endosse la voix de la victime et d’un coupable). Elle y fait aussi le portrait d’une trahison amicale (Messes basses), raconte une rupture douloureuse (Bon acteur) et la dépression et la solitude (Téléphone sonne).

Le cœur au Congo  

Dans Solo sont abordés les ravages de la colonisation et la tentation de la vengeance, à laquelle il faut, selon Lous, résister. Elle y évoque aussi l’indépendance du Congo "6-0 année de l’indépendance". Cette passionnée d’histoire – on sent qu’elle pourrait en parler pendant des heures- nous dit qu’elle a étudié aussi les guerres des Grands Lacs, qu’elle aimerait médiatiser.

Car Lous est très attachée au Congo. Sa jeunesse s’est déroulée entre ce pays, le Rwanda maternel et la Belgique où sa famille a été exilée politique. Elle tient des journaux intimes depuis l’âge de sept ans.

Adolescente, Lous, troisième d’une fratrie de quatre enfants, veut chanter. Ses parents s’y opposent, elle assume son choix, vit dans la rue, endure des épisodes traumatisants dont deux agressions. Un passé qui s’exprime dans la chanson Dans la hesse. Aujourd’hui, ses parents et elle sont réconciliés. La vie lui sourit.

"Je suis passée par des phases très sombres pour ensuite connaître la lumière", me dit-elle. Elle relativise ses peines : "la vie n’est pas un long fleuve tranquille". Lous écrit déjà son deuxième album, et notamment une chanson sur les enfants soldats.

Elle nous parle admirative de son père, politicien activiste au Congo. "Il faut que le peuple congolais se lève. Nous sommes tous des vecteurs pour la paix, quel que soit notre activité". Elle affirme ne s’être jamais senti Belge. Congolaise alors ? "Oh oui !" répond Lous qui semble promise aux plus beaux succès.

Lous and The Yakuza Gore (Columbia) 2020
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