Le Divin exil de Ben Mazué au Paradis

Ben Mazué publie son 4e album intitulé "Paradis". © Romain Philippon

Ses chansons sont des concentrés d'expériences de vie, des bobines de film intimiste. Avec Paradis, son quatrième album, Ben Mazué poursuit sa route dans la chanson française avec des envolées musicales toujours aussi soignées, le mot juste, et une urgence de vivre communicative. Une bouffée d’air frais en pleine apnée covidesque. 

RFI Musique : Paradis, c’est votre 4e album. Un album d’exil ? de rupture ? ruptures au pluriel ?
Ben Mazué
: Oui, c’est exactement ça. Rupture dans dans le sens, rompre avec l’endroit dans lequel on vit. Et la rupture sentimentale. Moi, j’écris beaucoup sur les grands virages de la vie. J’ai pas mal parlé du deuil quand j’ai perdu ma mère. Le fait de faire des enfants. Les pérégrinations d’un couple. Ces moments de vie m'intéressent beaucoup.
 
Le thème de la famille revient souvent en effet. Avec Parents, vous évoquez le choix que font certains de ne pas avoir d’enfant. Une autre manière de faire famille pour vous ? Vous dîtes "la famille, c’est plein de conjugaison. On peut choisir sereinement de ne pas avoir d’enfants. C’est pas par manque de tendresse, c’est par amour de la vie qui nous reste. On peut choisir sereinement de ne pas être parents.../… Y a largement assez de vivants pour l’amour que tu as dedans".
C’est une chanson écrite par un groupe qui s’appelle MPL (Ma Pauvre Lucette) qui est un groupe que j’ai connu grâce aux suggestions Spotify. Comme quoi les algorithmes ne sont pas toujours nuls. Et je trouve leur écriture très rythmée. Quand on s'est vus, on a parlé de la parentalité, de cette figure imposée par la société. Alors qu’on peut très bien être très proche de son neveu, de sa nièce. On a tous eu des gens dans nos vies qui ont compté comme des figures parentales, sans qu’ils ne soient des parents. Et ce modèle est vraiment délaissé au profit de la famille nucléaire simple, famille nucléaire qui régulièrement péréclite. Le concept de tribu me plaît beaucoup. La parentalité, ça peut être autre chose. On doit pouvoir donner une place qui ne soit pas marginale aux gens qui décident de ne pas faire d’enfants. C’est un peu militant aussi.

Cet album a été intégralement écrit à La Réunion. Qu’est-ce que ce paradis vous a apporté musicalement ?
Je crois que c’est pas tant musicalement que cela m’a apporté que du point de vue de l’univers visuel. J’ai rencontré là-bas un photographe réalisateur Romain Philippon. On s’est très bien entendu. J’adore ses photos. Il filme aussi des artistes réunionnais et a une manière de filmer très intense. En juin 2019, on est parti dans un endroit très joli, une exploitation agricole qui fait de l’agroforesterie et de la permaculture La Bergerie, à la plaine des Cafres. J’ai fait une reprise du titre Magnolias For Ever de Claude François. Et j’ai vraiment bien aimé la manière qu’il a eu de filmer ça. Et on s'est dit qu'on aimerait bien qu'il y ait cet univers là pour le prochain album puisqu'il a été écrit à la Réunion. On a planifié une grande marche, parce que l’album parle beaucoup de ça. De la marche. Et parce que l’album a été écrit comme ça aussi. En marchant... et en fredonnant. Et dans cette marche, il y aurait des moments avec des poèmes, des chansons… Il y a d’ailleurs des moments qui ne sont que dans ce film-là, et pas sur l’album.

 

Pour chacune de vos chansons, les images nous viennent tout de suite en tête. Des paysages magnifiques, les dialogues aussi... Ça vient de votre amour du cinéma ? Est-ce que cela pourrait être votre troisième métier ? Avant d’être chanteur, vous étiez médecin…
En fait, le cinéma n’est pas très éloigné de la chanson française du point de vue de la narration. La narration est déclinable. J’adorerais travailler dans ce secteur. Mais, il y a un pas à franchir qui n'est pas évident. C’est vrai que ça m’attire. De toute façon, maintenant j’ai compris : étant donné que je suis passé d’un métier à un autre, au début quand on se lance dans un secteur, on est un peu un imposteur. Jusqu’à ce qu’on arrive à force d’impostures à devenir à peu près expert, ou en tous cas à peu près compétent.
 
À partir de quel moment vous savez que le mot choisi est juste ? À quel moment vous décidez de vous faire confiance dans l’écriture d’un texte ?
Quand il commence à tenir plus de 48h. Quand on se dit à la réécoute, "là je tiens quelque chose". Je discutais avec mon père hier qui avait entendu quelqu’un dire "je ne crois pas au journaliste objectif, je crois au journaliste honnête". Et bien, il y a un peu de ça chez les artistes. Il n’y pas de sensations objectives, il n’y a que des sensations honnêtes. Être au plus proche de ce que je peux ressentir, c'est ce que je souhaite. Après, savoir si c’est réussi ou pas, cela ne m’appartient quasiment pas. Et puis, je ne suis pas inspiré par ma colère. Je suis plutôt inspiré par l’hommage, s’il est sincère et réussi bien sûr. Donc c’est ce média-là, cette façon-là de m’exprimer qui me convient.

 

Vous le dîtes, d’ailleurs dans le titre J’écris. Vous chantez "pour rendre hommage, j’écris. Dans mon orage, sur nos virages, j’écris. Des mots qui font sécher, couler des larmes".
Oui d’ailleurs, j’ai revu le film Quatre mariages et un enterrement dans lequel il y a une magnifique scène d’hommage lors de l’enterrement... C’est vraiment un discours très digne, très poignant. C’est ça qui me touche.

Depuis le premier album en 2011, vous avez changé plusieurs fois de style. On vous a dit rappeur, slammeur, mais en fait, depuis La femme idéale, vous vous installez dans la chanson ? 
Oui. J’ai toujours fait de la chanson en vérité. Mais la variété française, c’est un grand entonnoir qui reçoit plein de styles musicaux assez différents. Moi, c’était teinté de ce que j’ai pu écouter comme poésie quand j’ai grandi. Mais la musique qu’on fait, ce n'est pas seulement la musique qu’on écoute, c’est aussi le parcours que l’on a. Et moi j’ai écumé beaucoup de salles de concert en faisant des premières parties, des festivals comme les Francofolies. Donc ça, c’est un parcours de chanson française. Mais oui, effectivement, ça m’a pris un peu de temps pour trouver mon style musical.
 
On entame le 2e confinement. Pas mal de concerts prévus en novembre et en décembre ont été annulés. Vous en profitez pour écrire le 5e album ?
De toutes façons, il fallait écrire le spectacle. Car on fait des spectacles très écrits. Cela prend beaucoup de temps, d’énergie. On vient de le finir et de terminer une résidence avant-hier. J’avais besoin d’être rassuré sur le fait qu’on peut tenir le spectacle. Donc ça, ça y est. Maintenant, je dois m’inquiéter de savoir si oui ou non, cela va pouvoir être joué. Cette partie-là me fait moins peur. J’ai assez foi dans le fait qu’il va y avoir une solution. On reprend en février et j’ai la conviction que ça fonctionnera. Je suis assez optimiste. Globalement, je me dis qu’il y a peu de situations dans la vie où l’optimisme n’est pas le bienvenu. Même quand c’est merdique, même quand c’est désespéré, c’est toujours pas mal d’être optimiste. Et ça ne veut pas dire que je n’ai pas conscience de la réalité de la situation. Cela n’a rien à voir avec être naïf. C’est peut-être plus facile à vivre aussi... Et puis la plus grande partie de la tournée sera à l’automne prochain.

Ben Mazué, vous croyez au paradis ?
Je crois au paradis dans l’idée d’un endroit où on se sente pleinement heureux et que ce soit associé à un endroit et à un moment. Moi, j’ai ça avec La Réunion. Quand je mets un pied là-bas, j’ai une partie de mes angoisses et de ma tristesse qui s’effacent, qui s’échappent. Et je pense qu’on a tous ça. Et pas forcément dans un endroit où on a des attaches, des ancêtres, un vécu ! Quant à la vie après la mort... aucune idée !

Ben Mazué Paradis (Columbia) 2020

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