Les Jeux interdits de Jane Birkin

Jane Birkin publie un nouvel album intitulé "Oh ! Pardon tu dormais". © Nathaniel Goldberg

Douze ans après le somptueux Enfants d’hiver, le premier album qu’elle avait écrit, Jane Birkin revient avec Oh ! Pardon tu dormais. Un disque envoutant et symphonique dont elle signe tous les textes, mis en musique avec finesse par Étienne Daho et Jean-Louis Piérot.

C’est un grand plaisir que nous offre depuis quelques années la muse et interprète de Serge Gainsbourg en nous laissant découvrir ses propres textes : ses chansons, mais aussi son journal intime, Munkey diaries et Post Scriptum, pleins de drôleries et d’anecdotes.

Il faut les lire pour comprendre notamment ce que les années soixante-dix, dont elle fut l’une des égéries, pouvaient comporter de machisme, comme le réalisateur de La Piscine qui lui ordonna, sur le tournage du film, de cacher sa fille Kate aux journalistes. Car Jane Birkin avait été engagée pour être une image, celle d’une –très jolie jeune fille et surtout pas d’une mère. Ce n’est pas cette artiste pudique qui l’évoquera spontanément.

D’ailleurs, lorsqu'on lui demande si elle n’a pas été frustrée au cours de ses grandes histoires d’amour avec des musiciens (John Barry, compositeur de musiques de films aux multiples Oscars, puis avec Serge Gainsbourg) de ne pas faire sa propre musique, Jane Birkin éclate d’un rire sincère : "Oh pas du tout ! Cela ne me serait jamais venu à l’idée. Vivre avec Serge Gainsbourg, c’était un peu comme vivre avec Apollinaire. Sa poésie est si intense, il y a tellement d’émotions dans un minimum de mots ! J’écrivais juste mon journal pour moi… Et une ou deux chansons comme Yesterday yes a day pour remplir, quand Serge était en panne".

Talent caché

On devine combien la délicatesse et l’estime portées à John Barry et à Serge Gainsbourg ont pu jouer sur ce talent si longtemps caché. Ce sont Jacques Doillon (autre grande histoire d’amour) et Agnès Varda qui l’incitèrent à passer à l’écriture et à la réalisation.

Quant à Oh ! Pardon tu dormais, il est né de l’insistance salutaire d'Étienne Daho. Un album onirique aux musiques cinématographiques entêtantes, constitué d’un mélange de chansons écrites récemment et de dialogues issus de la pièce de théâtre Oh ! Pardon tu dormais de Birkin.

C’est sur ce titre éponyme que s’ouvre l’album, un duo avec Étienne Daho, accompagné de cordes somptueuses. Une déclaration d’amour éperdue s’y heurte à l’agacement et l’indifférence implacables de l’être aimé. Les regrets de l’amour en fuite sont présents dans La Sentinelle où Jane Birkin chante de sa voix inimitable "Donne-moi un baiser comme dans le temps" et "Telle est ma jalousie envers toi". Elle y révèle une jalousie grimpante, vénéneuse "comme l’herbe ma folle jalousie pousse. La racine coupe les doigts. Telle est ma maladie envers toi".

La mort est aussi très présente, particulièrement celle de Kate Barry (la photographe était la fille ainée de Jane Birkin) à travers Catch Me If You Can, Cigarettes et Ces murs épais. Trois chansons aux textes finement ciselés. Ces murs épais évoque les fleurs déposées à la hâte sur la tombe de Kate, et la terreur de songer à ce qui se passe sous terre. "Des baisers de ronces et de lierres / Passagère enlacée, moins solitaire/ Comme je les hais, ces murs épais…"

 

Il y a quelque chose de shakespearien dans cette écriture lyrique où la mort – peut-être par pudeur, côtoie parfois l’humour le plus cruel. "Ma fille s’est foutue en l’air", écrit-elle ainsi dans Cigarettes où elle évoque sa stupeur ("là sur la rive, des mortels, enfant bénie / Vide sidéral, à l’institut, médico-légal") après que Kate a été retrouvée morte, défenestrée. La mélodie légère, qui l’accompagne au piano, Jane Birkin a mis un temps avant de l’accepter. "Ils (Étienne Daho et Jean-Louis Piérot, ex-Valentins ndlr) avaient composé un thème qui semblait sortir de L’Opéra de quat’ sous de Kurt Weil, c’était choquant mais très juste. Ce n’était pas un pléonasme".

Shakespearienne aussi cette présence des fantômes dans les chansons anglaises Catch Me If You Can et Ghosts. Dans cette ballade aux harmonies subtiles, Jane Birkin, accompagnée d’un chœur d’enfants, évoque ses défunts proches, qu’elle imagine flotter doucement autour de son lit, lorsqu’elle dort. "L’attirance vers le charme des fantômes comme quelque chose de mystérieux et merveilleux, c’est très anglais" explique-t-elle. Quant au refrain : "c’est une comptine enfantine datant du temps de la peste bubonique, que nous chantions lorsque nous étions enfants".

De la joie

Que l’on ne se méprenne, le disque n’est pas mortifère. Les fantômes veillent comme des anges. D’autre part, Jane Birkin raconte, ravie, que le travail avec Étienne Daho et Jean-Louis Piérot s’est passé "comme sous l’effet d’un charme", avec rapidité et une certaine évidence, parfois très joyeuse.

Ainsi dans Jeux interdits, elle raconte avec tendresse la passion enfantine de ses filles aînées pour les cimetières et leur vocation d’alors, à enterrer tout "même le rôti du dimanche", sur une musique légère et entêtante. De l’humour, on en retrouve aussi dans F.R.U.I.T, dialogue sans musique, dans lequel Daho questionne Birkin et se moque gentiment de son impossibilité à prononcer des mots comme "fruit" ou "sexe". De l’absurde aussi, avec le très drôle et acide Je voulais être une telle perfection pour toi. Sorte de cadavre exquis psychédélique.

Max donne à voir une femme sans compassion. "À quelle distance on n’entend plus pleurer ? Je me suis mise à cette distance exacte pour ne plus t’entendre pleurer". Ou excédée dans Pas d’accord. Qu’on ne se méprenne pas donc, Oh ! Pardon tu dormais est un album vivant ! Une vivacité qui émane d’Étienne Daho, affirme Jane Birkin qui file les métaphores. "Sans sa pêche pour la vie, le disque aurait pu être assez mortifère et triste. On a l’impression que le bois n’est pas sec. La sève, c’est Étienne, ça m’a énormément portée".

Ce rapport de l’écriture à la nature, dans presque tout l’album, rappelle deux autres Anglaises, Virginia Woolf mais aussi la poétesse Emily Dickinson. Des images rendues par l’évocation des arbres et des fleurs (Cigarettes, Ces murs épais, Telle est ma jalousie envers toi). La mer aussi dans À marée haute.

Jane Birkin nous laisse en expliquant son attachement pour les chansons. "Une façon de toucher les gens en tête à tête. L’émotion est tellement directe. Cela permet d’entrer dans la vie des autres en seulement quatre minutes". Des chansons qui touchent en plein cœur celle ou celui qui les écoute.  

Jane Birkin Oh ! Pardon tu dormais (Barclay) 2020
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