"Chansons hivernales", les fêtes revues par Pierre Lapointe

Pierre Lapointe revisite les codes des chansons de Noël avec l'album "Chansons hivernales". © Kelly Jacob

Juste à temps pour l’arrivée de la neige au Québec, le chanteur québécois Pierre Lapointe lance Chansons hivernales, un 10e album doux-amer qui revisite avec humour, joie ou tristesse les codes de la chanson de Noël ou de fin d’année. Rencontre avec un créateur hors norme, qui s’entoure notamment des artistes Mika et Mélissa Laveaux pour réinventer le genre.

Au bout du fil, bien à distance comme le veut l’Agence de la santé publique du Canada, Pierre Lapointe partage sa déception d’avoir dû annuler pas moins de cinq voyages cette année à cause de la pandémie. L’auteur-compositeur-interprète québécois, un grand habitué de la liaison Montréal-Paris, vient de lancer son quatrième album en seulement quatre ans. "C’est vrai que je suis productif ! Mais toutes ces sorties étaient loin d’être calculées. Je pense que si je m’étais donné pour objectif d’en faire un par an, je n’aurais jamais réussi", dit-il, en riant.

"Ça fait 15 ans que j’ai envie de créer un album de Noël, et je pense que c’était particulièrement propice cette année", poursuit Lapointe, à l’heure où le gouvernement du Québec n’a pas encore annoncé si les rassemblements seraient autorisés durant les fêtes. "Comme presque tout le monde sur la planète, je me suis retrouvé en pause forcée cette année. J’ai senti que la scène n’allait pas revenir de sitôt et, puisque j’avais déjà toutes les chansons pour faire l’album, j’ai décidé de le lancer. Ça m’a fait du bien d’avoir un beau projet qui me rend fier, pour combler la peine causée par le manque de scène. Le confinement fait aussi que les gens ont un rapport particulier avec la musique."

D’heureuses rencontres… virtuelles

Le prolifique chanteur s’est à nouveau entouré du réalisateur Emmanuel Éthier pour concevoir cette collection de chansons qu’il a souhaitées "pas juste joyeuses". Puisant dans divers styles vitaminés ou plus contemplatifs, du charleston festif au doux piano-voix, Chansons hivernales aborde ainsi les hauts et les bas de Noël et de l’arrivée du Nouvel An. "J’ai dit à Manu : 'N’aie pas peur de mettre des clochettes et des grelots, je veux aussi des chœurs de gens un peu saouls !' On a voulu jouer sur tous les clichés associés à Noël. Et il y a quelque chose de très enfantin, malgré les thèmes parfois sombres que j’aborde."

En effet, même sous la thématique de la célébration, on parle aussi d’amour perdu, d’isolement et de difficultés familiales. "Je ne pense pas qu’il existe une chanson de coming out de Noël écrite en français avec si peu de pudeur ! Ou une chanson du jour de l’An qui dit : je n’irai pas au party !" s’amuse l’artiste, en faisant référence à Maman, papa, qui clôt l’album avec mélancolie, et à la symphonique Ça va, j’ai donné. Lapointe chante aussi une rupture sur Six heures nous séparent (en duo avec MIKA), ainsi que la solitude ressentie par un personnage nord-américain à Paris (Un Noël perdu dans Paris).

 

"Après le duo avec MIKA, j’ai eu envie d’en faire un second, cette fois avec quelqu’un de la scène indé. Sur Instagram, j’ai écrit à Mélissa Laveaux, dont j’ai énormément écouté la musique cette année. On ne se connaissait pas du tout avant !", raconte le chanteur avec enthousiasme. "C’est bizarre de dire ça, parce que la Covid fait que nous ne nous sommes jamais vus en personne, mais Mélissa est devenue une vraie amie, le genre de personne que je texte quand je fais de l’insomnie à 4h du matin. Elle est drôle, brillante et extraordinairement talentueuse."

Inspiré par l’univers "halloweenesque" de l’artiste canado-haïtienne, qui vit à Paris depuis 12 ans, Lapointe a ainsi co-écrit avec elle Noël Lougawou, une chanson des fêtes tout à fait atypique, qui chante, en créole et en français, une histoire de désir charnel. D’autres collaborations intéressantes sur l’album incluent le compositeur Julien Chiasson (membre du groupe The Seasons, frère d’Hubert Lenoir), l’auteur-compositeur Félix Dyotte et Owen Pallet, qui signe tous les arrangements interprétés par le Macedonian Symphonic Orchestra.

Dans le studio de Pierre et Gilles

Une autre rencontre majeure a donné naissance au portrait qui trône sur l’album : celle de Lapointe avec le duo d’artistes visuels parisiens Pierre et Gilles, dont il était fan depuis l’adolescence. Le grand moment est survenu il y a deux ans tandis qu’il présentait son concert La science du cœur à la Salle Pleyel. La petite anecdote : "Par amis interposés, j’ai enfin réussi à obtenir leur adresse postale, alors je me suis rendu dans un supermarché parisien pour acheter la carte d’anniversaire la plus laide que j’ai pu trouver une destinée à une fille de 14 ans, avec des paillettes partout, qui dit 'c’est toi la star' ou un truc du genre", s’amuse le musicien. "Et comme ce sont quand même les rois du kitsch, je leur ai écrit à la main, quelque chose comme : 'Vous ne me connaissez sans doute pas, je suis un chanteur québécois spécialisé dans la chanson triste et je vous invite à mon concert'".

Le joli stratagème ayant porté ses fruits, ses idoles ont assisté au spectacle et sont venues à sa rencontre juste après pour lui proposer la séance de portrait dont est tirée la fameuse image de l’album, qui le présente dans un authentique habit de coureur des bois, une figure importante de l’histoire et du folklore québécois [NDLR en France, on emploie plutôt l’expression "trappeur"].

"Si j’ai accepté de me vêtir en coureur des bois, c’est bien parce que c’étaient Pierre et Gilles ! Parce que depuis le début de ma carrière, je me bats contre le stéréotype caribou-tabernacle-poutine", dit-il en éclatant de rire. "C’est tellement premier degré. Mais bon, les Français éprouvent le même sentiment envers l’image du chandail rayé, du béret et de la baguette !" Le créateur se dit fasciné par la technique mixte employée par le tandem, qui cumule design, photographie et peinture – et absolument ravi par le résultat, qui a d’ailleurs été exposé à la Philharmonie. "Je ne pensais jamais que mon portrait se retrouverait ainsi sur un mur, entre Marilyn Manson et Madonna !"

Pierre Lapointe Chansons hivernales (Audiogram) 2020

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