Comment la musique tente de résister à la crise du coronavirus

Un groupe de musique en concert (Photo d'illustration). © Lisegagne/Libre de droits

C’est peu de dire que l’année passée aura été catastrophique pour le secteur de la musique en France. Si les festivals et les concerts ont pour leur grande majorité été annulés à partir de mars, les artistes ont continué de sortir des albums. Actuellement en veille forcée, la filière musicale a continué la création dans une période où chacun navigue à vue.

Quand on lui parle de l’année qui vient de s’écouler, Michel Cloup évoque "une année 2020 qui s’annonçait incroyable" mais qui aura finalement été "chaotique" Pour l’ancien chanteur et guitariste de Diabologum tout devait tourner autour d’une carte blanche consacrée au livre À la ligne, de Joseph Ponthus (Éditions de la Table Ronde, 2019 : ndlr).

Mais après le forfait de Miossec dès la création, un remplacement au pied levé par Pascal Bouaziz, compère de longue date, il y aura eu… une seule représentation de ce spectacle au printemps. C’était le 7 mars, à La Carène, à Brest, et puis, il y a eu une annulation de spectacle jusqu’au confinement.

C’est à l’automne qu’on a pu voir son adaptation rock du livre qui parle du travail dans les conserveries de poisson et les abattoirs bretons. Mais c’était sans compter sur la recrudescence du coronavirus et un deuxième confinement, qui a encore stoppé les concerts en France.

La création du spectacle À la ligne – chansons d’usine ressemble à un scénario catastrophe. Elle est pourtant représentative de ce que vit le monde de la musique en France depuis neuf mois.

En mars dernier, Jeanne Cherhal était en pleine tournée quand il lui a fallu arrêter de faire des concerts. "Comme plein d’artistes, j’ai vécu cet arrêt brutal comme une sidération. Quand on a arrêté la tournée, on avait fait trente concerts. À ce moment de la tournée, on commence à bien se connaître avec l’équipe. On enquille les dates et c’est super ! S’arrêter net dans cette période, on trouvait ça hyper injuste", dit-elle.

Selon une étude menée par le cabinet EY pour la Sacem, l’activité de la filière musicale a chuté de 48% en 2020. Ce qui représente 5 milliards d’euros de pertes. 

Des albums quand même

Privés de scène, les artistes auront dû se rabattre sur la création et un disque largement dématérialisé. Dominique A n’envisage pas de remonter sur scène, mais la composition de son album L’éclaircie lui a permis de ne pas connaître "un coup de blues prolongé". Les Têtes Raides planchaient quant à eux sur un nouveau disque.

Quant à Michel Cloup, il aura "seriné durant tout le premier confinement" son label, Ici d’ailleurs, pour enregistrer son adaptation d’À la ligne avec son duo.

Sur la vie d’artiste indépendant vivant grâce à ses tournées plus qu’à ses disques ?  Il se garde bien de faire la comparaison avec le travail à l’usine, admirablement raconté par Joseph Ponthus. Mais le chanteur estime qu’il s’agit d’une vie sur la corde raide.

Envisagée le 15 décembre, la réouverture des théâtres n’était pas à l’ordre du jour pour le ministère de la Culture. Le 23 décembre, le Conseil d’État a confirmé cette décision. À l’initiative de Juliette Armanet, de nombreux artistes et professionnels ont partagé sur les réseaux sociaux le hashtag #EtOnRemetLeSon, demandant la réouverture des salles de spectacles.

"Le spectacle vivant est complètement à l’arrêt. Mais si on prend l’ensemble de la filière, la musique enregistrée, les éditions phonographique, ne sont pas à l’arrêt. Pendant la crise, le public a continué à écouter de la musique. Il y a quand même des choses qui se passent. Mais toute la filière a été pénalisée" constate Jean-Philippe Thiellay, président du Centre national de la musique (CNM). Si les ventes de disques ont continué de s'effondrer, le streaming a continué de porter la production phonographique.

Des aides ont été accordées pour limiter la casse économiquement et préserver un peu la musique. En 2020, ce sont 82,4 millions d’euros qui ont été accordés par le Centre National de la musique. Dans le cadre du plan de relance annoncé par le gouvernement, 210 millions d’euros ont été accordées par l’État au tout jeune CNM, qui a vu le jour en début d’année. 170 millions seront redistribués en 2021 au professionnels de la musique – dont 131, 5 millions pour le seul spectacle vivant...

"L’objectif que nous poursuivons est double, c’est d’éviter les faillites. Il y a d'abord un mécanisme de sauvegarde. L’autre axe, c’est la relance. Ce qui passe notamment, par exemple, par un mécanisme de compensation des jauges dégradées, qui a plutôt bien marché lors du premier confinement", indique Jean-Philippe Thiellay.

De son côté, la Sacem estime la perte de droits collectés à 280 millions d’euros pour 2020-2021. Pour les auteurs, l’organisme de collecte et de redistribution des droits d’auteurs a mis en place un fonds d’urgence qui a déjà bénéficié à 5000 membres, il rémunère désormais les concerts donnés sur Facebook et en streaming. En interne, il a déjà annoncé un plan de départs volontaires.

Résidences de création et année blanche

Lors du deuxième confinement, les résidences de création auront permis aux artistes de travailler un éventuel retour sur scène. À Brest, La Carène a été amputée des trois quarts de son activité à l’automne. Mais la salle a continué les résidences dans son club de 350 places. Son grand hall a aussi été investi.

"Le deuxième confinement a été plus dur à encaisser. Mais on voit bien que le temps de travail collectif, ça fait beaucoup de bien aux artistes. Par ricochet, ça fait du bien d’avoir du son dans un établissement qui est fait pour vibrer à la musique et de remplir cette mission", constate Gwenn Potard, son directeur. Pour ces résidences, la salle bretonne a privilégié les artistes régionaux rattachés à des structures "plus fragiles" plutôt que de "grosses machines", ayant des finances plus solides.

Les professionnels de la musique ont pu bénéficier de dispositifs d’activité partielle et de prêts garantis par l’état. Très critique vis-à-vis du gouvernement, Michel Cloup estime cependant que "l’année blanche" accordée aux intermittents du spectacle a marqué une prise en compte. "En tant qu’artistes-intermittents du spectacle, on a quand même été entendus. Dans le spectacle vivant, c’est quelque chose qui nous vraiment a sauvés ! Mais la culture, ce ne sont pas que les artistes. Il y a tous les techniciens, les boîtes privées qui font de la prestation. Il y a tout un secteur qui a la gueule ouverte", observe-t-il.

Le chanteur s’inquiète aussi que des salles alternatives puissent disparaître sans bruit.  À l’échelle du monde de la culture, il note que "des artistes plasticiens, visuels, ou des graphistes" n’ont pas reçu d’aides. De son côté, Jeanne Cherhal constate qu’autour d’elle, beaucoup d’amis artistes envisagent une reconversion.

Les effets de la crise sanitaire se feront sentir sur des années. Après une année noire pour le monde de la musique, l’enjeu sera de préserver la diversité de la création française. Alors que beaucoup de festivals d’été ont annoncé une programmation et n’envisagent pas une seconde annulation consécutive ou un nouveau report en 2021, la question de leur format se pose déjà.

Site officiel du Centre national de la Musique
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